Quand Manar devient Lubna

 

Paru dans VSD, en septembre 2012.

 

« Je m’appelle Manar. Mais mon vrai nom, c’est Lubna. J’ai 30 ans ou peut-être 35. » Elle en rirait presque, désireuse de conserver le mystère. Oriental, sans doute. Longs cheveux de jais aux boucles aussi tortueuses que le Nil. Bouche rose et pommettes hautes. Lubna a les yeux d’un bleu ensorcelant et les sourcils savamment entretenus. Lorsqu’elle traverse les rues du Caire en jeans moulant et débardeur rose, les têtes se tournent. Manar est danseuse du ventre depuis plus de 8 ans, au Caire. L’une des dernières en Égypte. « Nous ne sommes plus que 4 ou 5 à être professionnelle. Les autres viennent d’ailleurs. Australie, Brésil et même de Corée, » avance t-elle, entre fierté et regret. Lorsque dans les années 40, l’Égypte comptait 5,000 danseuses. Il faut dire qu’en Égypte, ce métier n’est pas des plus considérés. S’il fait partie du patrimoine national, en faire son métier est une hérésie. Une honte. Lubna a d’ailleurs du faire face au mécontentement de sa famille. « Ils ne comprennent pas mon métier. J’ai du partir de chez moi. Ce ne sont pas tant mes parents qui dans un premier temps me soutenaient. C’est surtout ma famille. Ils m’ont demandé de quitter la maison, affirmant que j’étais une mauvaise fille. Mes parents ont du s’y plier. Même mes amis les plus proches m’ont délaissée. Pour eux, ce n’était pas bien. Si j’ai changé de prénom, c’est uniquement pour que les gens qui me connaissent ne puissent pas faire le lien avec la danseuse. »

 

Pourtant, tel un papillon de nuit, Lubna prend chaque soir la direction du Nil et des bateaux de croisière qui s’alignent le long des quais et proposent des diners-spectacle. Sans prêter attention, aux couples qui viennent se retrouver à l’abri des regards et partager la quiétude des bords du fleuve, la jeune femme se faufile parmi la foule et grimpe à bord. Suivie de son groupe de musiciens qui jouent aussi les gardes du corps à leurs heures, Lubna s’engouffre dans la cale du bateau pour gagner sa petite loge. C’est là que Lubna devient Manar. Là qu’elle revêt ses habits d’apparat et ajoute à son teint mat ces longs traits de maquillage. « Je travaille ici tous les soirs. » dit-elle entre deux battements de cil.  « Je commence à travailler à 18h. Une, deux voire trois performances et j’enchaine souvent ailleurs : un mariage ou dans un palace. Je finis vers 3h du matin, parfois plus tard. Si je fais ce métier aujourd’hui, c’est pour l’argent évidemment. Je gagne au minimum 30 livres par spectacle (environ 4€), les prix variant selon les gens pour qui je danse. Mais ma danse est avant tout un art et j’en suis fière. Pour moi, il n’y a que mon travail. »

 

Manar n’a plus le temps de bavarder. Son public l’attend. « Quand je danse, je me sens portée. » En transe devrait-elle dire. Sur la scène, elle paraît bien loin. Chaque partie de son corps ondule majestueusement. Tandis que sa main définit un cercle imaginaire, tous les spectateurs n’ont d’yeux que pour ce ventre. Il paraitrait presque nous parler. Cette danse est donc bien un art. Manar serait-elle une de ces œuvres de Maillol déstatufiée au contact de la douceur du Nil ? On en oublierait le chanteur qui lui donne la réplique. Et pourtant. « Je suis danseuse bien-sur mais il y a aussi un jeu d’acteur. Je choisis avec précaution les textes chantés lors du spectacle. Les chansons sont aussi importantes que les costumes. Cela dépend aussi de qui j’ai en face de moi. Le public ne saisit pas toujours de quoi je veux parler. Je veux faire rêver les gens qui me regardent. Toutes les parties de mon corps doivent exprimer quelque chose. Nous parlons ici principalement de beauté et d’amour. » Après près de 2h de spectacle, brièvement interrompue par quelques entractes, Manar se faufile vers sa loge. En ressortant elle est redevenue Lubna. « J’essaye d’être discrète. Lorsque je suis dans la rue, je ne suis jamais maquillée. » La voici déjà repartie pour un nouveau spectacle dans un des grands hôtels du Caire.

 

La société égyptienne semble souffrir d’une certaine ambiguïté, quasi schizophrénique. Ici, on aime les danseuses orientales mais on les renie. Comme une partie de soi que les égyptiens s’obligeraient à rejeter. On en apprend les principaux rudiments « de mariage en mariage », selon l’expression d’un jeune homme présent au spectacle. Les grands producteurs aiment à faire venir une danseuse, gage de succès pour leurs pièces de théâtre. Mais pour voir un spectacle, mieux vaut se rendre dans les lieux prisés des touristes ou des classes aisées du Caire. Lors de son unique soirée de repos, Lubna nous a convié dans un des bars flottant le long du Nil où la jeunesse aime à se retrouver autour d’une chicha pour discuter et regarder les écrans géants qui déversent sans discontinuer des clips de musique. « Être danseuse orientale en Égypte, ce n’est pas bien. Et en même temps, les gens aiment cette danse. C’est toute la contradiction de l’Égypte. Il y a une forme d’hypocrisie. La révolution n’a rien changé. Dans un sens ou dans un autre. Des règles ont été établies depuis plusieurs années. Je dois, par exemple, respecter une certaine longueur de tissu ou même recouvrir mon ventre. Alors, nous contournons cette loi en utilisant un tissu couleur chair. La pression existe mais je ne pense pas que nous allons disparaître. D’ailleurs je donne des spectacles pour certaines personnes du gouvernement. Ce sont uniquement les islamistes qui mettent cette pression. Je suis pourtant musulmane autant qu’eux. Mon Dieu m’a dit que je ne pouvais pas le faire, que c’était un pêché. Mais tout le monde fait des erreurs, islamistes compris. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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