Les desahucios

 

Des claquements de porte, des bruits de pas dans l’escalier. Ali est en alerte. « C’est eux ? » questionne t-il. Aux aguets, il tend l’oreille. Fausse alerte, ce n’est qu’un voisin. Pourtant l’heure approche. Plus de 10h30. « Ils devraient déjà être là », prévient-il. La télévision déverse son téléshopping local tandis qu’Ali allume une énième cigarette. Puis soudain, la porte s’ouvre. Ce n’est que Patricia, une jeune fille membre de la plateforme de soutien. « La police ne viendra pas. L’expulsion est suspendue », lâche t-elle. Ce matin, à Villafranca, dans la banlieue de Barcelone, la mobilisation des indignés et de leur plateforme en faveur des familles touchées par le phénomène des hypothèques, est parvenue à contraindre huissiers et forces de l’ordre à remettre leur opération d’expulsion. Le petit groupe de soutien stationné au pied de l’immeuble, peut exulter sous le regard encore inquiet d’Ali. « C’était mon second avis d’expulsion. La première fois aussi, ils avaient été bloqués par les manifestants. La 3e fois, ils reviennent souvent en force. » Le phénomène des expulsions est en vogue de l’autre côté des Pyrénées. L’année 2011 est en route pour battre le record déjà chargé de l’année 2009. Les cas de familles endettées jusqu’au cou, incapables de répondre à la progression du taux de leur emprunt et déjà saisies par le cercle vicieux du chômage et de la baisse de la valeur de leur bien immobilier, sont en explosion. Il y en aurait 21% de plus qu’au plus fort de l’éclatement de la bulle immobilière en 2009. 30 chaque jour, pour la seule Catalogne. Alors, les indignés se sont saisis de ce phénomène.

 

La veille dans les rues sans charmes de cette petite ville de banlieue, ils étaient une petite dizaine à parcourir le bitume, teeshirts verts de la PAH (Plataforma de Afectados por la Hipoteca), microphone et tracts à la main, pour alerter et mobiliser la population. La plupart des habitants s’est alors arrêtée. Certains, pour s’enquérir de la situation d’Ali et du rendez-vous fixé, d’autres pour se renseigner auprès du petit groupe sur leur propre de situation. Ali, 35 ans, affronte en effet aujourd’hui une réalité devenue presque banale. Camionneur, il gagnait 2000€ par mois et avait choisi d’acheter un appartement de 230,000€. Licencié par son entreprise, il a cessé la 5e année de rembourser son emprunt. Et pour cause, tandis qu’il ne touchait plus que 940€ de chômage puis rapidement à la fin de ses droits, 480€, ses remboursements, eux, se sont, dans le même temps, envolés, passant de 640€ la première année, à 750€ la seconde, avant d’atteindre 950€ la 5e année. Sa banque a alors levé son hypothèque et réclamé son départ. Et c’est là que la plateforme de soutiens intervient également. Aux cris de slogans hostiles, la petite centaine de manifestants, ravi de la suspension de l’opération, a rapidement traversé la ville jusqu’à la banque en question. Objectif : rencontrer ses dirigeants et trouver un compromis. La reprise de l’appartement par la banque, à la condition qu’Ali puisse le louer, ou, la fin des poursuites pour les dettes cumulées et réclamées. Ici se trouve l’un des enjeux majeurs. L’Espagne ne dispose pas à l’heure actuelle de dispositif de protection des personnes, une fois leur bien saisi. Et la dette dépasse bien souvent la somme perçue lors de sa vente par la banque.

 

A Barcelone, la mobilisation des indignés prend donc progressivement une autre forme. Dans plusieurs quartiers de la ville, le mouvement a mué son indignation en actions. Délaissant les places des villes d’Espagne, ils se sont retrouvés au sein d’assemblées générales pour développer au niveau local, un panel de solutions « alternatives ». On y retrouve ce qui avait fait la force du mouvement : de jeunes citoyens, qui comme le rappelle, Andrés, 25 ans, sont passés, comme lui «  de rien à un intérêt total pour la chose public. » Mais aussi et toujours, ces familles qui ont du affronter les expulsions. Secundo, 48 ans, a du lui aussi quitter son appartement, faute de pouvoir suivre le rythme exponentiel de ses remboursements. Aujourd’hui, il loue avec sa femme et ses 4 enfants, un autre appartement. Conscient que la mission à mi-temps de 6 mois qu’il obtenu du Centre d’Etat pour l’emploi et son salaire de 680€, arrivent bientôt à terme, il est venu ce soir dans le quartier de Sants pour soutenir le mouvement des indignés. Celui-ci a, comme dans d’autres quartiers de la ville, pris d’assaut un immeuble inoccupé et « appartenant à une banque renfloué par les fonds publics » avancent-ils en cœur. Plusieurs familles sont comme Secundo venues se renseigner sur les prochaines possibilités de logement.