Une vie en crack

 

Paru dans VSD, novembre 2011.

 

La tête est encore embourbée par la soirée de la veille. Soualiho a trainé ses guêtres jusque tard dans la nuit sur la place Stalingrad, dans le nord parisien. Multipliant les doses de crack avec d’autres habitués, fumeurs comme lui, il a fini par rentrer à pied jusqu’à son domicile. De domicile, il s’agirait plutôt d’une couche embusquée derrière les grillages de la blanchisserie d’un grand hôpital parisien. Ce matin, au milieu des cartons et des linges jetés en guise de lit sommaire, le réveil est brusque. Comme tous les jours, les vigiles sont venus le réveiller. Sans un regard, Soualiho, visage fermé, s’éloigne. « D’habitude, c’est en pleine nuit qu’ils viennent, je prends alors mes draps et je vais un peu plus loin. Cette fois, j’ai pu faire une nuit complète. » Un mal semble le ronger alors que les lueurs du jour pointent depuis plusieurs heures. Il paraît presque vomir chaque parole, déversée à grande peine. Après un passage par des toilettes où il a déposé dans le plafond toutes ses affaires et s’est humidifié le visage, il déambule à grands pas, en fin connaisseur des lieux, au milieu du complexe hospitalier, ne prêtant aucun regard aux blouses blanches qui s’affairent. Il est déjà tard. « Je vais souvent manger au resto du cœur juste à côté mais là les repas sont terminés. Je vais aller manger au foyer d’à côté. Le plat est à 2 euros. »

 

Par instant, Soualiho paraît retrouver ses traits habituels. Un visage doux et un sourire enjôleur contrarient alors ses traits décharnés. Et ses yeux d’un noir pétillant retrouvent vie. Tout semble incertain et ses réactions aussi soudaines qu’incontrôlables. Sans embardées, il lâche comme un aveu. « J’ai commencé à prendre du crack en Côte d’Ivoire, pendant la guerre. Je viens d’un village du nord. Je ne voulais pas faire la guerre mais j’ai été enrôlé de force par les rebelles, dans la compagnie Higlander. Pendant 4 ans et demi j’ai été obligé de tirer sur des gens, je ne voulais pas. Alors ils m’ont donné pleins de trucs, des médicaments et du crack. Je me suis enfui mais j’ai du laisser ma femme et mes deux enfants. Aujourd’hui je ne sais pas où ils sont. Et je ne peux pas revenir de toute manière. D’abord parce que je n’ai pas de papiers et puis ensuite parce que je serais déshonoré. Avoir passé autant de temps en France, cela fait 5 ou 6 ans que je suis ici, et revenir sans argent ni papier, je ne peux pas. » Le crack, lui, l’a suivi jusqu’en France. Ou plus exactement, il a fini par le retrouver. « Depuis que j’ai connu Stalingrad, je n’ai jamais pu en repartir. Au début je parvenais à jongler avec le travail, j’étais dans la restauration, mais après, j’ai été viré. » Alors lorsque le mal devient insoutenable, Soualiho, inexorablement, glisse jusqu’à la place. « J’ai mal, là. Tellement envie de fumer. Pendant quelques mois j’ai pourtant réussi à arrêter. » Quelques stations de métro, et le voici arrivé. Cette place est étrange. Deux mondes s’y frôlent sans se regarder. Tandis que le métro aérien gronde et que les passants pressent le pas, une curieuse activité règne au sommet d’une butte. Soualiho a beau avertir, « en pleine après midi, il n’y a pas grand monde, c’est surtout une fois la nuit tombée que les gens viennent, » une frénésie règne pourtant sur ces hauteurs. Il y retrouve plusieurs connaissances. « Les amitiés n’existent pas. Ce sont des copains de galère et tout peut partir vite. Celui qui plante ici, c’est celui qui a raison, » dit-il, abrupte. Bien peu ont les moyens de leur mal. Il y a ceux qui attendent le RSA et contribuent à l’affluence des débuts mois, et puis, il y a tous les autres. Outre les vols et les violences parfois commises, il y a aussi toute une économie de la rue dont ils tirent profit. Soualiho a compris aujourd’hui qu’il ne pourrait compter sur personne pour fumer. « J’arrive à gagner un peu d’argent par ci, par là. En rendant des services. J’ai aussi fait des ménages récemment. Mais c’est surtout grâce à la manche. » Soualiho reprend donc la direction du métro. Sur le chemin, la moindre trace blanche sur le macadam est devenu un possible morceau de crack « oublié ». « Cela arrive » croit savoir Soualiho. Dans la rame, devant des voyageurs perdus dans leurs songes, il déverse un laïus préparé et si souvent répété. « Je raconte mon histoire. » Certains voyageurs lui donnent alors quelques pièces à son passage. « Là je n’ai pas assez. Il me faut 20 euros pour un ket (une dose), sinon je vais devoir me mettre en bout avec quelqu’un. Je vais prendre le RER, les gens sont plus posés. J’ai plus le temps de raconter mon histoire. » Une fois satisfait, Soualiho fait alors le chemin inverse et retourne à Stalingrad.

 

Dehors, la nuit est tombée. On distingue à peine la multitude d’ombres déambulant sur la butte. Soualiho, le pas toujours aussi rapide, grimpe les marches et cherche le dealer posté dans un coin. Le voici comblé quand il revient. S’éloignant des autres fumeurs, il extrait alors sa pipe de sa poche, un tube transparent noirci à force de prises, et une fine lame. « Ce sont les associations qui nous donnent du matériel propre. Des doseurs, des préservatifs et de quoi nous soigner comme des compresses et de l’alcool », prévient-il tout en coupant en plusieurs morceaux son caillou. Il pose l’un d’eux sur le sommet de sa pipe. Au moyen d’un briquet il dissout le tout puis prend à pleins poumons une profonde bouffée. Pendant de longues secondes, euphorique et enjoué, les mots s’affolent. Il n’arrête pas de parler. Il avait prévenu. « C’est 30 seconde d’adrénalines et puis après, tu te sens bien, tu as l’impression d’être puissant. » 30 minutes passent puis son visage se brusque. Il faut qu’il retourne chercher de l’argent. Dès lors, c’est un manège désenchanté qui s’installe à une vitesse vertigineuse. Il faut reprendre le métro pour refaire la manche et pouvoir au plus vite revenir. Le circuit est infernal et s’arrêtera avec le dernier métro. « Heureusement, j’ai le subutex que j’ai acheté à Barbès. Grâce à lui, je peux tenir sans avoir mal cette nuit. Je suis serein. » Pourra t-il un jour descendre de ce manège ?  «  Je sais que je ne pourrai pas m’en sortir seul. Ma sœur habite à Saint-Denis mais je ne veux pas parler de cela avec elle. Devant elle, je n’assume pas. Elle m’a proposé de rester chez, elle mais je ne veux pas la déranger avec toutes mes histoires. Je suis suivi par une association maintenant. Je veux mettre une distance avec tout cela. »