Extraits du livre à paraître, "Une jeunesse française"

 

Une sorte de vertige. Au bout de la nuit, ces immeubles vous dominent. Épinay Centre est désert. Les chantiers alentours, semés de gravats amoncelés en lieu et place des tours nouvellement détruites, ne contribuent aucunement à la douceur de l’atmosphère. Un mouvement de grande ampleur est en cours. L’habitude est d’accorder un crédit historique à la construction au milieu du 20e siècle de ces grands ensembles et de pointer ce précédent comme majeur. De rappeler que dans le fatras de l’histoire, des mouvements de population, de la décolonisation, du besoin de main d’œuvre de l’économie française, de vastes zones ont vu l’éclosion rapide de logements sur tout le territoire et principalement autour des grandes métropoles. Aujourd’hui le mouvement semble tout aussi historique. Si l’histoire n’a pas encore pu en juger la portée, les quartiers populaires de France sont en chantier. Des barres tombent, des familles déménagent. Et le sujet est assez sérieux pour fournir les conversations des habitants et de leurs enfants. Les peurs et les déceptions en sont les principaux moteurs. Angoisses de devoir partir plus loin, de payer plus cher. Déceptions car la plupart considère ce mouvement comme partiel. Le sentiment le plus commun est bien souvent que les politiques n’agissent que sur certains facteurs, oubliant les principaux : l’emploi ou le coût de la vie, par exemple.

 

Une rue étroite scinde le quartier Alexandre Dumas en deux. La nuit est tombée. Lourdement, elle embrasse le bitume et habille le quartier d’un voile pudique bienvenu. Les passants ont déjà pressé le pas et les lumières des appartements tendent une vie oubliée. Quelques éclats de voix sans visages donnent à ce quartier des allures de film noir. Puis les cris deviennent des ombres. Et enfin des hommes. Plusieurs dizaines au pied de l’immeuble tiennent les murs d’une tour bien installée. Ils sont là depuis plusieurs heures. La première fois que nous sommes venus ici, garant notre voiture assez naïvement au pied des immeubles de la cité, plusieurs bombes à eau éclatèrent sur notre chemin. Cette fois alors que l’ambiance n’a rien de plus idéale, nous avons rendez-vous. Et cela change tout. Ici, les habitudes sont rodées : on commence par se saluer, faire le tour du groupe y compris ceux qu’on ne connaît pas. Un check, une étreinte brève. Un soin tout particulier est accordé à ces conventions. Cela relève d’un quasi cérémonial. L’instant paraît en effet capital. Et finalement assez caractéristique des quartiers. Faire un détour pour dire bonjour à un ami, une connaissance, un voisin est presque obligatoire. Une question « d’habitude et de politesse » nous dit-on. Quelques mots sont échangés. Parfois aucun. Alors que nous sommes souvent ravis de pouvoir entamer une conversation, notre alter ego poursuit déjà sa route, avec en guise de conclusion, une phrase redondante qu’on retrouve dans tous les quartiers. « On est là. Je reviens. » « N’as tu pas quelques instants ? » « Je reviens » nous répond t-on aussi. L’individu disparaît alors aussi vite qu’il est arrivé, sans explication. Sans bien sur que nous le revoyons par la suite. Plusieurs fois alertés par cette habitude, il nous fut finalement répondu que cela relevait d’une assurance murement intériorisée. Il nous retrouvera très certainement à la même place à son retour. Le quartier fonctionnant en vase clos, si ce n’est pas dans quelques heures, ce sera assurément un peu plus tard. « D’ailleurs, n’avez vous pas remarqué. Si on se dit beaucoup bonjour, on vous dit rarement au revoir. »

 

 

On parle fort, vite, c’est même parfois difficile à comprendre pour le néophyte avec ce mélange propre aux quartiers, de verlans, d’argots et ces emprunts à d’autres langues. Le principe est pourtant simple. On vanne à tous crins les présents comme les absents. On fume des joints, on raconte sa journée, son travail et sa galère. On demande des nouvelles de la famille. Le tout sur un fond de musique déployée par la radio d’une voiture autour de laquelle on s’est positionné. Régulièrement, des véhicules passent, une main saluante en sort. Dans le même temps, certains sont déjà partis, remplacés par d’autres, tout juste arrivés. Il est presque minuit. La ronde se poursuit, et la vitesse exécutante de ce jeu de scène vertigineuse. Une soirée comme une autre. Mehdi est au milieu, plongé sur l’écran de son jeu vidéo. Il a 18 ans, des traits fins surplombés par une petite boucle d’oreille, une casquette noire et une longue doudoune blanche qui vient lui lécher les pieds. D’habitude il ne vient pas avec les grands, mais Rabah, une figure du quartier également président du club de football local, le surveille. Mehdi vient de passer sa journée en formation avec lui. «Je veux devenir éducateur sportif.» Une volonté qui n’a pas toujours été aussi claire et affichée, entre déscolarisation et incartades régulières. « L’école ? J’ai perdu mon temps, j’ai redoublé plusieurs fois avant d’arrêter en seconde. J’étais en vente mais je ne faisais rien. Après mon BAC pro, je voulais faire un BTS mais finalement j’ai préféré tout arrêter pour travailler parce que je voyais que cela ne marchait pas pour moi. Et puis j’ai fait quand même pas mal d’erreurs. Je galérais avec les autres et la rue, c’est dangereux, les embrouilles, ca peut aller vite comme un coup de couteau. Je aussi suis allé au commissariat. Jamais, je n’aurais du y aller. La première fois j’avais 15 ans et j’avais trouvé une sacoche dans la rue. Il y avait de l’argent dedans et une carte bleue que j’ai utilisée. Puis, une autre fois pour une bagarre. Très violente avec 21 jours d’ITT pour l’autre. Quand je m’énerve, je n’arrive plus à m’arrêter. »

 

Sa mère s’est longtemps alarmée du chemin emprunté et de l’environnement qu’elle a vu se détériorer depuis 30 ans. « Cela a été dur de 14 à 18 ans. Il est très influençable et puis les relations avec son beau-père ont également été compliquées. J’ai du lui mettre un ultimatum, exiger qu’il change ou qu’il parte. Je ne pouvais pas me permettre que cela pèse sur son petit frère. Depuis peu, il prend conscience qu’il y a autre chose que la cité. Il a longtemps été un courant d’air, il n’y avait plus de relations familiales. Ici tout peut aller vite et loin. Il vient de se prendre en main, mais je suis toujours inquiète. La formation, cela lui permet de sortir, d’aller voir ailleurs. » Rabah avance en échos. « Si jamais on ne l’aide pas, il va aller dans le mur. Nous, on ne le lâche pas. » Ils sont plusieurs ainsi à vouloir l’aider, lui comme beaucoup d’autres jeunes dans une situation similaire. Les structures existent. L’association SFMAD (Solidarité Formation Mobilisation Accueil et Développement) fait partie de ces acteurs locaux qui tentent tant bien que mal de tirer les marrons, déjà largement rosis pour certains, du feu. Un véritable rôle de funambule dont s’acquiert Dalila, petit bout de femme énergique, en tant que directrice adjointe depuis plus de 30 ans. Cette association va chercher les jeunes là où ils sont, dans leur quartier, au pied des tours, sur le lieu de leur galère quotidienne. Cette mission exige, des chargés de suivi travaillant avec Dalila, une connaissance des quartiers et des jeunes afin de les convaincre d’intégrer un dispositif de remise à niveau ou de formation. L’argument premier est béton : pécunier. « Nous sommes ce qu’on appelle un pôle de mobilisation. Nous suivons les jeunes qui ont entre 18 et 25 ans, 500 à 600 jeunes par an. À cet âge, ils sont assez murs et prêts à discuter. Or l’idée centrale est de les accompagner dans leur projet professionnel. Nous leur proposons une rémunération sur 6 mois payée par le conseil régional. Quand tu es mineur, tu reçois 170 euros. Quand tu es majeur, c’est de 300 à 600 et si tu peux justifier de 1000 heures de travail, c’est un peu plus de 600€. Je crois que c’est utile. Cela motive beaucoup de gamins à venir, même si je sais que dans bien des cas c’est toute la famille qui va en bénéficier. Certains n’ont jamais travaillé, peu sont sortis de leur quartier. Notre fonctionnement leur permet contre un travail qui les sert eux et leur avenir, d’entrer dans un cycle de formation et de travail. »

 

Un travail de fourmis miraculeuses. Une goutte d’eau en plein désert tant les besoins sont énormes et la contribution finalement limitée. Ces acteurs ont toutefois mis en place une plateforme, une manière de mutualiser les moyens des travailleurs sociaux. Véronique, directrice de SFM, l’explique. « L’intérêt, c’est de faire en sorte d’avoir une réactivité avec les conseillers des missions locales pour répondre à toutes les problématiques que peuvent rencontrer les jeunes que ce soit au niveau de la santé ou même du logement.» Salim, éducateur pour la ville voisine de Villetaneuse ajoute. « Il y a aussi un véritable problème dans les orientations des jeunes. En 3e, par exemple, on leur demande 3 vœux, certains en mettent 4. Cela a été fait à l’arrache sans réelle réflexion et finalement ils sont orientés sur le 4e. Et, selon ton quartier, il y a des bacs professionnels très spécifiques. Ici, à Villetaneuse, on a l’impression qu’il y a tous les futurs vendeurs et comptables de France. Mais si tu veux être mécanicien dans l’aéronautique par exemple, tu dois faire 100 kilomètres et les jeunes n’ont pas forcément les moyens d’aller à Beauvais ou ailleurs. » Yanis, 17 ans suit également une formation chez SFM. Ce matin, il s’est levé tôt. Ce qui n’est plus dans ses habitudes depuis qu’il a « démissionné de l’école ». Lui aussi en a assez de « traîner à la cité » et de ne rien faire. Il a arrêté l’école en 3e et souhaite désormais travailler. Son idée sur la question reste toutefois peu précise. « J’ai envie de partir d’ici. Je veux faire de la vente. Avant je voulais faire pâtisserie, non boulangerie mais ils m’ont dit que c’était trop dur. Il fallait se lever à 3h du matin, ce n’est pas pour moi ça. Je vais faire vente pour travailler dans les fringues. Ils m’ont dit prêt à porter. J’aime bien ça. » Il a donc pris le chemin de SFM pour débuter une formation. Yanis illustre la situation de bon nombre de ses camarades. Sans idée précise sur le chemin à emprunter. Et dans l’urgence pourtant de se donner une réponse. Sa mère, coiffeuse, vit seule avec lui dans un petit appartement de la cité Grandcoing à Villetaneuse. Un père précocement parti du foyer, Yanis peut compter sur un environnement familial néanmoins stable, composée par ses tantes omniprésentes et par une mère qui valide sa nouvelle démarche. « Il s’embêtait à l’école. À quoi ca sert d’y rester. Ce n’était pas pour lui. Je préfère qu’il apprenne un métier. »

 

Dans le magasin de vêtements dans lequel il fait un stage de découverte, Yanis paraît un peu gauche. Hésitant à conseiller les clients qui franchissent la porte, s’emmêlant dans les manches des vêtements qu’il doit plier. Aziz, le patron, a 34 ans. Il est lui-même issu d’un quartier proche et ne paraît pas franchement étonné. Son parcours est à l’image de ce qui attend souvent ces jeunes. Titulaire d’un CAP marbrerie, Aziz a finalement appris sur le tas la plomberie pour aujourd’hui être gérant de plusieurs magasins de vêtements dans le département. Quelques mois plus tard, nous retrouverons Yanis. Il est retourné à SFM et s’essaye à une nouvelle formation en informatique. Il y croisera peut-être Moussa, 19 ans qui revient à SFM pour la seconde fois. Il était déjà venu pour donner corps et contenu à son projet professionnel. Moussa a lui aussi multiplié les stages, dans le carrelage et la peinture. Mais, faute de patron, il n’a jamais pu valider sa formation. Alors il est revenu. Dalila le connaît bien. « C’était difficile avec lui, il était dissipé. Un jour il venait, le suivant il n’était pas là. Il fallait l’appeler, être toujours derrière lui pour qu’il vienne. En plus, il a un enfant, mais sa mère ne le sait pas. Il va intégrer une nouvelle formation et retravailler son projet. » La routine.

 

La cité grandcoing baigne dans le soleil. C’est l’été et le rendez vous quotidien a lieu sur « le parking ». En fait de parking, un terrain de football sur le toit du garage et sur lequel la jeunesse du quartier passe ses journées. Ali ne joue pas. Il regarde avec attention, chambre par instant, discute lors des pauses puis retombe dans son mutisme. Tenter un semblant de conversation relève du défi. Des questions qui deviennent fleuves et des réponses monosyllabiques. Ali a 15 ans et ne va plus à l’école depuis plusieurs mois. « De toute manière à quoi ca sert d’apprendre Charlemagne » est l’une de ses réponses les plus longues. Plusieurs exclusions ont sanctionné de multiples problèmes de comportement et le voici qui passe son temps, en attendant que l’académie lui trouve une solution, dans le quartier. Sa situation n’est pas la plus partagée parmi ses copains mais elle n’a rien d’originale non plus. Les jours d’école, il attend la sortie de ses camarades. Et dans l’attente broie du noir. Ali paraît comme enfermé à double tour. Sa situation a des allures d’extrémité mais sa peur de sortir du quartier ne l’est pas. Si commune à beaucoup de jeunes. L’horizon leur paraît saturé, bétonné. L’ailleurs fait souvent peur. Le quartier qu’il connaisse depuis leur enfance, au contraire, rassure. Cette incapacité est l’un des enjeux majeurs. Il y a bien sur, parfois, des raisons concrètes, la peur de croiser telle bande de tel quartier et de subir des représailles, les conséquences d’un passif.

 

Beaucoup n’ont connu que les quartiers. Ils en seraient des nomades. Écumant les cités au rythme des bouleversements familiaux. Plus largement, de véritables réseaux inter banlieues se tissent. « Quand on part en vacances par exemple » nous expliquera un jeune, « obligé, on passe par les quartiers. Il y a toujours de la famille, des copains à aller voir. Et puis si ce n’est pas le cas, on va quand même voir ce qu’il s’y passe. Les ponts existent. Ils prennent des formes diverses. Les surnoms sont l’une des traditions dans les quartiers. « Les blazes » comme on dit, sont attribués pour un rien et suivent toute une vie. Ils relèvent du classique des quartiers. Dans bien des situations de la vie quotidienne, certains en oublient même le nom d’origine. Les surnoms prennent une place singulière et sont une des formes, non décisives, mais concrètes, d’une forme de prise de pouvoir par la rue. D’autant que cette tendance est quasi exclusivement réservée à la gente masculine. La possibilité de rompre avec cette donne est en effet plus facilement partagée par les jeunes filles. Comme Fatah, 21 ans, qui n’arrête pas de bouger. Jeune « miss France-Mali », elle porte un voile qui lui dissimule mal ses longs cheveux noirs. Fatah n’a pas trop de temps à nous accorder. Happée par les rendezvous maquillage qu’elle donne chez des particuliers. Je ne suis jamais dans le quartier. C’est vrai que les filles se déplacent plus que les mecs. Déjà parce que la rue est très masculine. Une fille qui y trainerait, serait mal vue. Moi je suis toujours sur Paris. C’est tranquille. » Paris, c’est la destination. La destination des filles mais aussi des amoureux. Au bout des multiples lignes de train ou de RER, il y a souvent un rendez-vous aux Halles. L’amour au bout d’une ligne et sous les néons du centre commercial. En effet, il suffit de faire comme eux pour découvrir la multitude de petits groupes qui déambulent dans les magasins. D’amoureux qui sirotent un verre dans une des échoppes lumineuses. Samba et Stessy ont 18 ans tous les deux. Ils se sont rencontrés par l’intermédiaire d’amis sur Facebook. Lui est étudiant à l’université, elle, en terminale et se destine, espère t-elle, au métier d’avocate. Il habite à Aulnay-sous-Bois, elle habite à Villiers-le-Bel. Venir ici n’était assurément pas le plus court chemin pour se retrouver mais « cela nous permet d’être tranquille, de ne pas devoir nous justifier, encore, auprès de nos amis ou de nos familles. Et puis, il y a pleins de choses à faire aux Halles. »

 

 

 

 

 

 

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