La passion du loto

 

paru dans VSD magazine en juillet 2015.

 

 

La soirée étire ses premières lumières. Et à la Ferté Gaucher, petite bourgade de 4500 habitants coincée au milieu des champs de Seine et Marne, un brouhaha se faufile sans peine dans ses rues désertes. Il vient de la halle aux veaux. Un bâtiment qui n’attire depuis bien longtemps plus aucun jeune bovin. La foule des grands soirs y arrive pourtant en nombre. Car Roger Sanchez organise son loto. Il attend, attablé à l’entrée, près de 300 personnes. Roger, est un personnage au physique rond, au pas chancelant et à l’accent dansant. À 72 ans, ce retraité « des chemins de fer » accueille ses « clients », des joueurs venus passés au rythme de son boulier et de l’annonce des numéros, 5 heures de jeu, interrompu par le seul « entracte » de 20 minutes. Impatients s’abstenir. À peine entrés, les joueurs déclinent leur nom puis se ruent sur la grande table centrale où ont été étalés les cartons chiffrés jaunes et verts. Un instant clé. Car personne ici ne se risquerait à les choisir complètement au hasard. Patrick, 55 ans, cherche « le 9 et le 11 », « mes dates d’anniversaire ». Martine, 85 ans, venu avec son petit-fils, celles de son mari et de ses enfants.

 

Pour Roger, la soirée n’a rien d’anodine. Aux côtés des autres membres de l’association de jumelage de la ville, il a organisé cette soirée afin de pouvoir financer leur prochain voyage en Allemagne. Dominique, la présidente de l’association confirme tout l’intérêt de la soirée. « Nous faisions des thés dansant aussi, mais c’est vrai que les lotos prennent moins de temps et sont plus rémunérateurs. Je trouve que le loto se développe de plus en plus. Dans la région, il y en a quasiment toutes les semaines. » Roger poursuit. « Les cotisations et les subventions ne suffisent plus forcément. Nous organisons 3 lotos par an, le maximum pour être exonérés d’impôts. » La législation en la matière est en effet stricte. L’interdiction des loteries est en France le principe et la dérogation, l’exception réservée aux seules associations.

 

« On est loin de pouvoir faire n’importe quoi » explique Roger. D’autant qu’une forme de concurrence entre organisateurs de loto existe. Les murs de la salle sont en effet tapissés de prochains rendez-vous. Pour le club de cyclisme ou l’association en faveur des autistes. Les joueurs du soir n’hésitent d’ailleurs pas à réserver dès à présent leur place auprès de certains organisateurs qui passent entre les tables.

« Il y a des lotos tout le temps. Demain à la Ferté, il y en a un organisé par une autre association. Cela représente un investissement et un risque pour nous. Entre les lots que nous avons négocié au supermarché et les cartons que j’ai du racheter, cela représente 2000€. Les clients viennent car ils sont passionnés mais ils regardent également la nature des lots. Ce soir, le bon d’achat à 1200€ a attiré l’attention. Le client achète en moyenne pour 18€ de cartons. Je monte ma grille afin qu’il amortisse sa mise. » Au fil des arrivées, la salle se transforme en ruche. Des familles, des amis, des solitaires se frayent un chemin. Les plus professionnels ont déjà pris place, comme Jacques, la soixantaine entamée. Il connaît les noms de tous ses voisins. « Cela fait 3 ou 4 ans que je viens. Je fais tous les lotos de la région. J’ai chez moi un lot de télévisions gagnées, de quoi organiser mes propres lotos. » plaisante t-il. « Je préfère venir plutôt que de rester chez moi. Je connais tout le monde ici. » Alors fidèle à ses habitudes, il organise sa table avec précision. Ses cartons d’abord placés au cordeau. Puis il sort sa trousse avec les outils nécessaires. Jetons personnels, aimant pour les rapatrier et portes bonheurs, multiples.

 

Rien d’inhabituel pour un vrai joueur de loto. Ses voisins font de même. Attendant le début des hostilités, la salle est une cour des miracles. La buvette fait déjà le plein. Certains sont déjà prêts à bondir à l’annonce des numéros. Quelques-uns, tels des cyclistes s’apprêtant à escalader un col, ingurgitent leur casse croute. D’autres se sont mêmes lancés dans une partie de cartes tandis qu’ils installent sur la table leur thermos de café. La soirée va être longue. Evelyne et Ghislaine papotent. Elles se sont rencontrées lors d’un précédent loto et se retrouvent désormais chaque fois, à la même place. Ce soir, elles ont respectivement investi 70 et 90€. « À cause du bon d’achat de 1200€ » précisent-elles. La première, 58 ans, habite un village voisin. « Cela fait 25 ans que je fais les lotos. Par passion pour le jeu, j’aime le hasard, je suis née un 13. Et je gagne régulièrement » précise t-elle. « Mon meilleur gain a été une semaine aux sports d’hiver. Et une autre fois, 8 kilos de jambon. » Quant à Ghislaine, 56 ans, salariée dans une fédération sportive, « c’est aussi une manière de me détendre. Car je fais plus de 3h de transport pour me rendre à mon travail chaque jour. Alors le weekend, je joue au loto. Je viens seule car mon mari s’endort. Mes enfants viennent avec moi parfois mais uniquement lorsqu’il y a le frigo américain en lot. Je vais même jusque dans l’Oise. Et lorsque je pars en vacances, j’emmène aussi mes affaires de loto, ma trousse et mes portes bonheur. Je pars dans quelques jours en Bretagne et j’ai déjà réservé pour 2 lotos » affirme t-elle.

 

C’est parti. Roger empoigne la manivelle de son boulier et rappelle le déroulé de la soirée. Lignes, doubles lignes, carton plein, bingo et loto corse. Les joueurs en auront pour leur argent. Les boucles roulent puis sortent, les numéros claquent et s’enchainent. Le rythme est rapide. Et les traditions respectées. « 69 », une cloche sonne. « 80 », « coincoin » répond la salle. Le joueur reste aux aguets. Il épie son voisin, commente une humeur, un bruit. « Il y en a un qui a tapé sur la table. Cela signifie qu’il attend un numéro pour finir sa ligne », avertit Évelyne. « C’est pas le Jacquo » questionne Ghislaine. Le Jacques en question repartira en effet avec plusieurs lots. Quant à Évelyne et Ghislaine, fidèles à leur réputation de chanceuse, elles gagneront respectivement deux pintades et un bon d’achat de 120€.