Born in Tunisia

 

Paru dans VSD, avril 2015.

 

Les lumières s’ajustent. Elles soulignent les traits des figures punk métal dessinées sur les murs. Le public arrive en ordre dispersé dévoilant son hétéroclite composition. Les vestes du plus bel effet frôlent quelques jeunes filles courtement vêtues. Les coupes de cheveux, savamment rasées et disposées, s’emmêlent dans les tignasses sauvages et frôlent les cuirs cloutés. Car ce soir, c’est concert. Et concert rock tendance métal. Sur la scène, le groupe Outrage s’apprête comme tous les vendredi à bondir et déverser son énergie sur son public. Une musique dont le décor croit-on est attendu. Aux confins septentrionaux, vous voici côtoyant quelques peuples nordiques ou vous entrechoquant parmi les Teutons. Le cap à prendre, ici, est pourtant aux antipodes. Cette salle réchauffée est à Tunis. Et pour satisfaire l’éclectisme de la salle, les titres black métal se juxtaposent à un répertoire rock plus traditionnel. En puriste, Mohamed, 31 ans, musicien et passionné de black métal jusqu’au bout de ses longs cheveux et de sa barbe abandonnée, ne disconvient pas des largesses, peu orthodoxes, du répertoire. Mais ici, le Plug, café concert replié au fond d’un restaurant aux allures plus lices, est une institution de la scène underground. Un antre rare à Tunis. Un espace de liberté. « Un échappatoire » selon Khaled, son propriétaire, dans lequel une jeunesse tunisoise aux tendances et modes diverses mais globalement issue des milieux privilégiés se retrouve en toute quiétude. Il n’y a qu’à écouter la salle, à l’aise dans ses traditions et dans sa modernité, venir rythmer les chansons de ses youyous pleins d’humour ou assurer les transitions entre deux titres, de chants à l’encontre de Rached Ghannouchi, l’homme fort du parti islamiste Ennahdha. Pourquoi demande t-on benoitement ? « Pour ce qu’il nous a fait subir pendant 4 ans » répond, laconique, Mohamed. « Il faut savoir que la Tunisie est le seul pays arabe où on peut insulter Dieu. Et avec fierté » reprend-t-il. Aucun doute sur la nature du lieu. Ramy, grand gaillard sans sourire, nous le confirme. « La musique métal est ancrée en Tunisie. Plus qu’on ne le pense. Il n’y avait qu’à voir dans les rues de Tunis, pendant la révolution, le nombre de jeunes arborant des tee-shirts de métal. » Mohamed ne raterait pour rien ce rendez-vous hebdomadaire. Salarié sur une plateforme de vente d’assurances le jour, il est un habitué du Plug. Ce soir, Mohamed se plie donc à son petit rituel, papillonnant d’un table à une autre, enlaçant l’un puis plaisantant avec l’autre. Il est chez lui ici. « Il y a chaque fois toujours autant de monde. C’est ma petite habitude, après ma semaine de travail. Il y n’a pas que des métalleux. C’est également très gay friendly. Le Plug est unique en Tunisie. On peut tout faire ici, tout être. »

 

D’autant plus unique que la scène métal est aujourd’hui en Tunisie entre deux eaux. Il y aurait entre 15 et 30 groupes de métal actifs en Tunisie. D’aucuns diront qu’il s’agit d’une scène mineure et en difficulté. Thameur Mekki, journaliste indépendant à Tunis, s’intéresse tout particulièrement à ces scènes musicales émergentes et constate les difficultés, anciennes, dont la musique métal est victime. Il se fait fort pourtant de constater les dynamiques musicales post révolution dans lesquelles la scène métal tente de prendre place. « Depuis 2011, la situation s’est déverrouillée, il y a désormais des brèches pour la musique underground. Pendant les 10 dernières années de la dictature, la musique métal a été mise à l’écart des médias dominants, lui préférant la variété arabe et la soupe de MTV. Le métal a été particulièrement attaqué, plus que le rap par exemple, au travers de campagnes dans les médias du pouvoir qui lui donnaient une image stéréotypée.» Mohamed a vécu au plus près ce rejet qui s’insinua dans une partie de la population. « Nous sommes associés au diable. Pour beaucoup, ce que nous faisons est haram (interdit). Du temps de Ben Ali, il suffisait de se balader avec un tee-shirt métal pour se faire arrêter par la police. Les choses se sont progressivement améliorées mais cette mentalité est toujours présente, chez les salafistes notamment. Régulièrement ma maison est taguée. Il suffit que je me ballade dans mon quartier pour que les gens se moquent de mon look, de mes vêtements. Mais cela peut aller plus loin. En 2012, des salafistes ont cassées ma guitare alors que je prenais le tramway. »

Reléguée aux tréfonds des oubliettes par le régime de Ben Ali, mise à l’index par une partie de la population, elle ne dut son salut et son émergence qu’à la passion de quelques-uns, à son développement sur la scène underground aux côtés d’autres musiques non grata, comme le rap. Et à sa diffusion par les réseaux sociaux et les sites spécialisés. Nessim Bouslama est l’un de ces acteurs de la première heure. Aujourd’hui, présentateur phare de l’émission « We rock » sur la radio nationale RTCI, forte de 50,000 auditeurs, Nessim consacre chaque semaine 4 heures d’antenne à la musique métal. « Je suis cette scène depuis ses débuts dans les années 80. On recevait alors des K7 piratées d’Europe de l’est. Nous n’étions qu’une poignée. À l’époque pour nous qui n’avions ni la culture ni une quelconque approche politique, c’était d’abord un défouloir et à qui ferait le plus de bruit. Aujourd’hui, je sens que c’est une scène qui va en grandissant. Il y a eu toutefois un passage à vide après la révolution. Faute de moyens, les festivals ont été annulés. Mais je sens une créativité, qui dépasse d’ailleurs le cadre du métal. Cette scène doit désormais se structurer. »

 

La créativité est pourtant là, éparpillée, mais fourmillante. Et la scène métal est riche et multiple. Ymyrgar par exemple, développe des accents folks. Composé de 7 garçons, la vingtaine à peine entamée, aux allures de druides pour certains, ce groupe est né de la passion commune de ses membres pour les jeux vidéo mettant en scène des comtes mythologiques. Un imaginaire qu’ils ont choisi de raconter dans leur musique. « Nous racontons une fantaisie mais, au travers de ces histoires de Dieux, nous faisons aussi une critique de la société. » Un grand écart avec Myrath, groupe reconnu sur la scène tunisienne, qui cherche à intégrer la langue arabe et les rythmes orientaux à son répertoire. « C’est très à la mode en ce moment dans le monde métal en Tunisie » nous informe Malek, le leader du groupe. En effet ils sont nombreux à vouloir désormais, non plus se satisfaire de simples reprises, voire de créations influencées par les groupes européens, mais à véritablement intégrer la culture tunisienne dans leur création. À l’image de Samy, 21 ans. Il ne faut pas se fier a ses allures de jeune étudiant sage. Saisissant sa guitare, il s’élance, passionné, dans son « medley arabe ». « C’est typiquement tunisien. Et le morceau commence par la mélodie de l’appel à la prière, » prévient-il. Avant de reprendre comme pour se justifier : « je n’y vois aucune contradiction avec ma religion. J’ai lu le Coran plusieurs fois, mon grand père est Imam et d’ailleurs il craindrait moins ma musique que le fait que je puisse être influencé par les islamistes. » Pourtant, faute de structures, cette créativité relève d’abord d’initiatives individuelles. Il suffit de voir Mohamed, trainant sa guitare désarticulée sous le bras, maugréant d’abord sur l’absence de magasins de musique à Tunis avant, ravi d’apprendre que Nessim, présentateur radio le soir, est aussi à l’origine d’une jeune entreprise de fabrication et de réparation de guitares. « Je suis ravi, car les rares magasins sont spécialisés sur une marque ou trop chers. L’envoyer à l’étranger serait également hors de prix. Il faudrait de toute manière pouvoir payer par internet. Or en Tunisie, nous ne disposons pas à l’heure actuelle d’une telle possibilité. » Ou Samy et Sonia, anciens membres de groupes de métal. Couple à la ville, ils sont les fondateurs, depuis septembre 2011, d’une école de musique permettant aux jeunes désireux, l’apprentissage de la guitare ou de la batterie.

La scène métal est un miroir fidèle des appréhensions de la société vis-à-vis des conditions actuelles, voire même de ses fractures. Et lorsque Mohamed laisse échapper quelques regrets pour l’époque de Ben Ali, on s’aperçoit que pour le métal comme pour la société tunisienne, la révolution est encore longue.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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