Gafsa, bassin miné

Octobre 2016

C’est un paysage de cailloux. Un horizon de montagnes d’ocres et de sables. La poussière y fouette le visage, poussée par ce vent chaud qui s’engouffre sur la carrière. Seule la gigantesque pelle mécanique plongeant dans la roche vient troubler cette symphonie, mordant dans la pierre pour en extraire un amas trouble aussitôt déposé dans le grand camion tombereau. « Il faut encore séparer le phosphate de la terre », prévient, Souhail, son conducteur, en désignant le long tapis de caoutchouc qui serpente au milieu des collines arides pour rejoindre la ville toute proche. « Cela va jusqu’à l’usine de lavage à Métlaoui », explique-t-il. Le grand tapis saigne en effet la ville, toise ses maisons, pour terminer sa course au pied d’une cathédrale d’acier et de rouille. Plus loin, du creux des sables, émergent une multitude de taches blanches. Autant de carrières d’extraction de cet « or blanc » qui composent le bassin minier de Gafsa, au cœur de la Tunisie. C’est ici, dans cette atmosphère de ruée vers l’or, que s’impose la zone d’influence de la puissante Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG). Aux côtés de Métlaoui et Mdhila, qui assurent aujourd’hui l’essentiel de la production, Redeyef et Moularès sont les autres villes qui forment ce bassin de carrières, d’usines et de mines souterraines désormais obstruées.

Nécessaire à la fabrication des engrais chimiques dont dépend encore en grande partie l’agriculture mondiale, le phosphate revêt pour la Tunisie une importance stratégique de premier ordre. Youssef Chahed, fraichement désigné à la tête du gouvernement, ne s’y est pas trompé. Dans un discours prononcé en aout dernier, dans le cadre du vote de confiance au gouvernement, il a désigné les principaux défis qu’il aurait à relever. Aux côtés de la relance de la croissance et du tourisme, de la réforme de la fonction publique, figurait l’augmentation de la production de phosphate. Selon Ali Houcheti, directeur de communication de la CPG, celle-ci ne produit plus aujourd'hui que 4 millions de tonnes de phosphate, contre 8 millions en 2010, à la veille de la révolution. Car si la Tunisie demeure l’un des principaux producteurs sur le marché mondial, son bassin minier crie sa douleur. Même si, dans ses rues de sables et de poussières, Redeyef bat encore au rythme du bus de ramassage des ouvriers et de leur prise de poste. Ici, il semble même que tout individu est immanquablement lié, de près ou de loin, à la CPG, qu’il en soit retraité, sous-traitant ou employé. C’est le cas de Mahmoud Raddadi, 47 ans. Corps frêle, visage émacié, il est l’un des 7 000 ouvriers travaillant sur la longue chaîne de production du phosphate. « Je suis peseur de phosphate à la laverie, confie-t-il. Nous y recevons le phosphate brut en provenance de la carrière avant qu’il ne soit lavé puis transféré vers les usines de transformation sur le littoral, à Gabès ou à Sfax. » Mahmoud fait surtout partie de ceux qui ont participé en 2008 à une mobilisation sociale sans précédent au sein du bassin. Une mobilisation réprimée dans le sang par le pouvoir du président Ben Ali et dont beaucoup d’observateurs estiment qu’elle a été le prélude de la plateforme de revendications portée par la révolution de 2011.

 

Dans le bassin de Gafsa, le souvenir de cette mobilisation s’impose encore à tous. Il suffit d’emprunter le principal carrefour de Redeyef, à l’ombre des portraits des « martyrs », pour le constater. Cela relève autant d’une forme de fierté pour l’un des soulèvements les plus importants de l’histoire contemporaine tunisienne que d’une douleur sourde. Cette mobilisation aura également révélé les failles béantes érigées en règles dans le bassin. « Les jeunes et les chômeurs ont refusé, en 2008, les résultats du concours d’entrée à la CPG, largement truqués au profit de quelques personnalités locales, explique Mahmoud. On nous appelait alors les bandits des zones minières. J’étais le photographe du mouvement. J’ai moi-même été arrêté et condamné à six ans de prison. Je n’ai fait que dix-huit mois grâce au mouvement national de soutien des avocats. » Traditionnellement, une partie des emplois à pourvoir sont attribués en fonction d'un « quota sur critères sociaux », mais ces affectations obéissent en réalité à un savant équilibre entre les tribus du bassin. Selon Hédi Redaoui, journaliste local et fin connaisseur des fonctionnements du bassin, « il y a toujours eu, de la part de la CPG, la recherche d’un équilibre entre les tribus. Les liens tribaux sont très forts ici, surtout en temps de crise. Cette part d’emplois représente 5 % du recrutement. Par exemple, pour ce qui concerne uniquement Redeyef, 3 ou 4 postes sont réservés à la tribu des Éjridya, 7 ou 8 aux Ouled Bouyahia et 12 ou 13 aux Ouled Abi ». Cet équilibre, précaire, n’a pas été respecté en 2008.

Mohamed Nasser Kouk a 66 ans. Il nous reçoit dans sa petite maison, à Redeyef. « Le fruit d’une vie de travail », dit-il d’emblée, assis dans le petit canapé de son salon. « J’ai moi-même été syndicaliste à l’UGTT. C’est le syndicat qui gère le quota social. Et si je peux vous assurer que je n’ai jamais voulu profiter de ma position pour recruter mes enfants ou gagner de l’argent, cela n’a pas été le cas de certains au sein du syndicat.  De même, je ne voudrais pas que l’on pense qu’il s’agissait d’une révolte tribale. C’est ce qu’a essayé de faire croire le pouvoir de Ben Ali à l’époque. Cela les arrangeait car il s’agissait avant tout d’une révolte sociale. Et les conditions de cette révolte existent encore aujourd’hui », assure-t-il sous le regard de sa femme et de ses sept enfants. Lesquels, comme de nombreux jeunes du bassin minier, sont au chômage et vivent sous le même toit que leurs parents. Beaucoup rêvent encore d’entrer à la CPG dans une région au tissu industriel inexistant et aux perspectives par conséquent réduites. Jihad, son fils aîné, a 28 ans. Marié et diplômé en maintenance industrielle, il n’y croit plus. « Il attend la fin de mon crédit sur la maison, en 2018, pour que je lui permette de tenter sa chance à Tunis », explique son père. Sans emploi, comme 26 % de la population du gouvernorat, deux fois plus que la moyenne nationale, Jihad s’est toutefois engagé, depuis « quelques mois », au sein de l’Union des diplômés chômeurs (UDC). Cette association, fondée en 2006 et présente dans tout le pays, participe activement aux blocages, lancés depuis janvier 2016, de 60 % des sites et usines du bassin, et revendique un accès à l’emploi dans la compagnie.

Mais la CPG n’est plus le mastodonte omnipotent d'une mono-industrie triomphante. Elle a dû se séparer des vastes champs d’oliviers dont elle était propriétaire et se trouve désormais dans l’incapacité d’absorber, seule, l’offre de travail du bassin. Dès la fin des années 1980, alors qu’elle employait encore près de 17 000 personnes, la CPG a dû procéder à un « ajustement structurel en raison principalement d’une chute du prix des matières premières », selon Hechmi M’Nasri, président de l’association Étapes, qui s’attache, depuis 2011, à « étudier l’usage des investissements publics dans le gouvernorat ». La CPG a beau encore s’enorgueillir d’offrir parmi « les meilleurs salaires du pays, compris entre 700 et 800 dinars [le salaire minimum en Tunisie est de 320 dinars], et même certains avantages, allant du carnet de transport aux tickets restaurant », comme s'en félicite Ali Houcheti, l’âge d’or de la compagnie est bien révolu. Les infrastructures sont vétustes et la plupart des ouvriers qui occupent des postes pourtant enviés font état d’une détérioration de leurs conditions de travail par rapport à celles de leurs aînés. La CPG n'a d'ailleurs plus les moyens d'octroyer certains avantages, « comme la gratuité de l’eau et de l’électricité, comme cela a longtemps été le cas », précise Hechmi M’Nasri.

Le rêve du phosphate s’effrite, et laisse peu à peu la place à un étrange sentiment parmi les générations. Walid Mohamed a 26 ans. Il a terminé ses études d’anesthésiste en 2015, mais travaille depuis dans l’épicerie familiale. « Je n’avais pas d’autre solution. Professionnellement, les possibilités étaient limitées. Alors, pour m’occuper, je participe à la vie culturelle. » Lui-même est l’auteur d’une pièce de théâtre qui décrit la souffrance engendrée par le phosphate, « sa malédiction », tout en mettant en scène « une foule qui prie le Dieu du phosphate ». « C’est toute l’ambivalence de cette région, explique Walid. Mes amis et moi sommes pessimistes. Il y a même un fort ressentiment contre la CPG, mais nous ne voulons pas non plus lui nuire. Je pense que ma génération est plus marginalisée que les précédentes. » Mais un sentiment commun anime toutes les générations, celui de voir l’une des principales richesses de la région quitter quotidiennement par train le bassin sans qu’ils en touchent les dividendes. Dans une grande maison encore en construction du bourg de Borj-Elakerma, proche de Mdhila, se tient une réunion de famille. Une quinzaine d’hommes représentant toutes les générations sont assis sur de larges tapis et discutent de la situation. Parmi l’assistance, là encore, apparaît une ligne de fracture. D’un côté, les anciens, retraités de la CPG. De l’autre, leurs fils majoritairement sans emplois, que ces pères regardent, soucieux. Certains d’entre eux, comme Abdel Hakim Nasr, 35 ans, titulaire d’un diplôme de technicien supérieur en mécanique, préfère d’abord en plaisanter. « Aujourd’hui, même à vendre, il n’y a pas d’emplois », lance-t-il, avant de dénoncer « une société qui ne fait pas de place aux jeunes.. Nous souhaitons en fait l'ouverture d'un dialogue national et surtout l’application de la loi, notamment les dispositions en faveur d’une discrimination positive. Le temps est venu d’arracher nos droits au développement régional. »

Ce combat plus large décrit la réalité profonde du bassin. Celle d’une région oubliée du pouvoir, « ignorée » préfère même dire Hechmi M’Nasri, et caractérisée par « un ensemble de problèmes communs à de nombreuses régions du grand ouest tunisien ». S’il n’est pas rare, ici, de s’entendre rappeler les confrontations entre Gafsa la rebelle et le pouvoir central, les difficultés locales seraient surtout la conséquence des « politiques économiques exacerbant les disparités régionales », comme l'atteste un rapport de la Banque mondiale daté de 2014. « En 1997, rappelle Hechmi M’Nasri, Ben Ali a décidé de rendre compétitive la Tunisie en misant sur le coût de notre main-d’œuvre, un réseau d’infrastructures et quelques pôles économiques afin d’attirer les entreprises européennes. Or ces pôles se trouvent principalement dans le Sahel, loin d’ici. » Aujourd'hui, le bassin minier cumule les difficultés : taux de chômage le plus important du pays, dégradation de l'environnement et des conditions sanitaires, manque d’accès aux services publics et aux soins en particulier... Les rejets de phosphate polluent l'eau et la végétation, tandis que la population manque d’information et d’hôpitaux. Le docteur Jalel Battikh est pneumologue. Il fait partie de la caravane médicale organisée par la direction des affaires sociales de la CPG et une clinique privée de Monastir à destination des salariés de la compagnie. « Je constate des problèmes bien différents de ceux que j’ai l’habitude de traiter à Monastir. Ils sont principalement liés aux substances minérales. Il y a ici beaucoup de silicose correspondant à l’exposition aux poussières de silice pure et de pneumoconiose du mineur de charbon correspondant à l’inhalation de poussières mixtes. La population souffre également de problèmes dentaires en raison de la mauvaise qualité de l’eau, trop riche en fluor et en calcaire. »

La nuit tombe sur le bassin minier. Au « carrefour des martyrs », une dizaine de jeunes ont pris place. Leurs visages sont éclairés par leur téléphone sur lesquels défilent les profils Facebook et par les lumières des petites motos qu’ils ont garées autour de la place. Ils ont 18 ou 19 ans, parfois un peu plus. À quoi rêvent-ils ? Quelles sont leurs alternatives ? Ils ne sont d’abord pas d’accord. Brahim vante les possibilités que lui offrent ses trafics frontaliers d’essence depuis l’Algérie voisine. Son ami, Kabil, en rie. « Cela ne paye pas », lui lance-t-il. Pas plus que de travailler, comme il le fait parfois, dans les cafés du quartier, avoue-t-il. Tous sont au chômage et finissent par s’accorder sur « l’unique solution ». « Ici c’est le pays du “dégoûtage”. Il n’y a qu’une solution. Partir. Nous irons à Zarzis [point de départ pour les traversées clandestines] pour aller en Europe », concèdent-ils.

Les alternatives ne manquent pourtant pas. Dans son petit bureau anonyme, dans le centre ville de Gafsa, Gley Nasri, 62 ans, s’agite. Aujourd’hui retraité de la CPG, il a fait partie de la première génération d’ingénieurs tunisiens à reprendre le flambeau après le « départ des ingénieurs français ». « Nos débuts ont été difficiles. La crème du phosphate avait été extraite. Nous avons dû revoir nos méthodes. C’est le cas encore aujourd’hui. » Malgré son départ de la CPG, Gley Nasri a souhaité continuer à travailler et faire profiter de ses compétences. Il mise aujourd’hui sur les nombreuses réserves encore inexploitées présentes dans la région. « Il nous faut nous diversifier. Nous avons beaucoup d’autres possibilités encore inexploitées. La pierre de marbre, la bétonite, l’argile ou la culture oasienne. Il est nécessaire de les valoriser. Mais il faut que l’État laisse ces initiatives se développer. »

 

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