Israël confidentiel

 

« Ici c’est le cœur d’Israël. » Béber, 51 ans, petit homme rond au regard dur fait la navette entre un fauteuil disposé dans son arrière-boutique et son épicerie, dernier coin de lumière dans ce quartier de Lod. Les passants ne s’attardent guère, saluant puis disparaissant dans la nuit. Seuls quelques habitués prennent la peine d’occuper l’étroite terrasse éveillée par les néons. Ce « cœur d’Israël » vieux de 8000 ans, à quelques kilomètres de Tel-Aviv bat lentement en cette soirée chaude. Les conversations sont entrecoupées par le trafic de l’aéroport international voisin de Tel-Aviv, mais tous constatent amèrement que Lod est malade. Elle traîne cette réputation dans tout Israël. Pour certains, elle est cette ville du crime, des barons de la drogue. Cette habituée des colonnes de faits-divers. 9 meurtres en moins d’un an, 3 ces derniers mois. Pour beaucoup, elle est cette « capitale des Arabes » en Israël. Lod ou l’envers du décor israélien. Cette ville de 67,000 habitants regroupe les laissez pour compte de l’État hébreu. Le gouvernement débloque des budgets, les hommes politiques se déplacent, mais la situation n’évolue guère. La tendance est à une hiérarchisation et une ethnicisation croissantes des communautés. Les nouveaux immigrants sont bloqués dans cet Israël bis où ils se heurtent. Pour peu, il semblerait que Lod ressemble à ces villes ghettos des pays développés. Des territoires délaissés, un fort taux de chômage, une violence endémique. Sauf qu’ici, ces problématiques se conjuguent aux enjeux locaux. Car Lod est un véritable laboratoire à ciel ouvert qui expose chaque jour les possibilités de cohabitation entre Juifs et Arabes en Israël. Comptant une proportion d’arabes un peu plus élevée que la moyenne nationale (25% contre 20%), Lod met en lumière les impatiences quand il ne s’agit pas des frustrations de parts et d’autres. Chaque communauté pointe du doigt l’autre et, double cette vue commune d’une animosité pour l’oubli, voir le déni dont elle fait l’objet de la part du gouvernement.

 

« Cette ville est moisie. Il n’y a plus de maire depuis 15 ans mais un comité avec un Général à sa tête. Depuis que Maxime Lévy, l’ancien maire est mort, la ville a sombré. Ici c’est Chicago. Les rues sont en guerre, on descend les gens comme des petits pains », lâche Béber. Moshe, 41 ans, crâne rasé et tatouages sur le bras, poursuit en écho. « Rien ne marche. Prends une bombe atomique. Jette la sur la ville, nettoie tout, reprend depuis le début et ce sera toujours la même merde. Il n’y a rien à faire. La situation est devenue dure. Moi je me suis mis à vendre de la drogue et je suis allé en prison. » Installé dans le grand canapé de leur petit appartement, la main sur le ventre arrondi de sa femme, Aviv, grand gaillard, est pourtant venu avec Ruth s’installer à Lod. Un itinéraire qui, selon eux, étonne et détonne, quand la plupart des habitants de Lod, espère quitter la ville dès qu’ils auront pu accéder à un niveau économique suffisant. « Il ne se passe pas une semaine sans qu’on me dise que je suis fou. Mais venir s’installer à Lod pour nous était naturel. Dans n’importe quel pays normal, une vieille ville de 8000 habitants, à 5 minutes de l’aéroport et à un quart d’heure de Tel-Aviv serait le joyau du pays. Cela devrait être une ville pleine de vie. Dans certains quartiers, on se croit dans un camp de réfugiés. Et ceux qui accèdent à une situation économique satisfaisante quittent Lod pour s’installer à Modiin ou Tel-Aviv. Surtout les juifs. Les Arabes eux, ils restent, même s’ils réussissent. » Il a alors créé un fonds de développement, le KLL, et cherche à attirer les investisseurs, organisant même des tours de car des quartiers durs de la ville. Pourtant, seuls, aux côtés de la communauté arabe, sont restés les juifs en difficulté comme les Éthiopiens ou les Russes arrivés massivement après la chute du bloc soviétique.

 

Il y a toutefois une exception à cette règle. « Nous et les sionistes religieux » tonne Aviv. Depuis 15 ans, plutôt que d’habiter dans les territoires, ils viennent s’établir à Lod dans un but idéologique. » C’est le cas de Yafit. À 34 ans, cette grande brune imposante à la traditionnelle robe longue, fait partie du mouvement « la racine de la Torah ». Elle habite depuis 7 ans, avec son mari et ses 4 enfants dans un ensemble d’immeubles blancs immaculés qui tranchent avec les lotissements pourris des environs. Dans le salon de son grand appartement traversé par les vents, les drapeaux israéliens flottent aux barreaux de ses fenêtres. « Nous sommes aujourd’hui autour de 250 familles, éparpillées dans la ville dans 3 quartiers différents. L’idée est d’installer un public national religieux pour s’implanter dans les villes et dans les quartiers où il y a besoin de se renforcer. » Se renforcer car voici la crainte de beaucoup. Si le village voisin et prospère de Lod, Nir Tzipi, a construit en plein Israël une haute muraille de séparation en béton pour se protéger, le mouvement « la racine de la torah » a choisi de répondre autrement à ce « péril intérieur », ce « défi démographique ». « La volonté du mouvement est de ramener une population juive forte pour conserver une majorité juive dans la ville. » Karen, 30 ans, a quitté la France il y a 10 ans pour s’installer en Israël. Elle s’occupe dans le jardin intérieur de la résidence de la myriade d’enfants des habitants du mouvement. « J’ai débord vécu dans les territoires, mais pour moi, ici, c’est aussi la vie des territoires mais, à Lod. On ne veut pas d’une arrivée massive des Arabes, en grande partie pauvres car à chaque fois Lod sombre. Cependant je ne pense pas que la ville ne veuille pas donner quoi que ce soit aux Arabes qui y habitent. »

 

C’est néanmoins l’impression de beaucoup d’entre eux. Le sentiment de ségrégation, d’être des citoyens de seconde zone, de ne pas avoir accès aux mêmes droits et aux mêmes possibilités que leurs voisins juifs. Comme Sami, une figure de la communauté Arabe. Barbe courte, cheveux rares mais la parole facile, Sami aide depuis 30 ans les habitants de sa communauté dans leurs relations avec les administrations. Pour lui, la ville se détériore depuis 30 ans et les Arabes en sont les premières victimes. « Les administrations ont négligé Lod. Les gens ont commencé à s’en aller. Et plus les juifs ont quitté la ville plus l’abandon a été important. Ils n’ont pas donné de service là où il y avait des Arabes. Moi je suis citoyen israélien mais, il suffit de comparer les conditions de vie des arabes avec celles des éthiopiens et des russes. Je suis né ici, je suis fidèle à l’État. Je ne fais pas de problème. Je ne demande même pas les conditions des russes, celles d’un Éthiopien me suffiraient. » Pourtant de l’autre côté du rideau, côté Éthiopien, la situation ne paraît pas plus reluisante. Contraints de se soumettre aux impératifs de peuplement dictés par le gouvernement, peu à même de s’adapter aux conditions nouvelles de la vie urbaine et sujets réguliers du mépris général, les Éthiopiens connaissent les pires difficultés pour trouver leur place dans la société. Aviva a 44 ans. Arrivée à 15 ans en Israël depuis l’Éthiopie, ce petit bout de femme tient un beau sourire, invariable, comme fixé à son visage. Elle travaille dans un magasin de confection de produits Falashas. Au milieu des kipas aux motifs colorés et des autres couturières, elle semble à son aise. Pourtant une fois rentrée dans son petit appartement, Aviva exprime son mal-être. « Ma vie n’est pas simple. C’est dur pour moi d’en parler. Dans le quartier, nous sommes 25%, les Arabes 75%. Il y a de la pauvreté. Tout est délabré, négligé. L’entrée de l’immeuble est défoncée. Je suis sous tension en permanence. Je dois avoir peur des gens. Il faut regarder derrière soi, tu ne peux pas te promener ou te mettre sur un banc. Tout de suite on t’embête, il y a des jets de pierres, on te donne des coups. Je suis debout toute la nuit à trembler, à regarder par la fenêtre, inquiète. J’aimerais partir. Je ne peux pas déménager. Je n’ai pas d’argent et mon appartement ne vaut plus rien. J’aime la terre d’Israël. Je veux juste que ma vie d’aujourd’hui change. »

 

Ils sont ainsi beaucoup à se sentir exclus de l’Israël officiel. C’est également le cas de Mara, 37 ans, qui habite une modeste maison du « quartier 68 » faisant face aux villas somptueuses des trafiquants de drogue. « En tant qu’arabe, l’État d’Israël ne nous aide pas à progresser. J’attends aujourd’hui une égalité de traitement, une égalité dans nos droits. Je travaille, je fais des ménages et pourtant j’ai fait des études pour être infirmière, mais je n’ai jamais pu travailler dans ce secteur. Je suis née ici, mes grands parents étaient là avant la création d’Israël en 1948. Et les Russes, les Éthiopiens, regardez comme ils progressent. Un jour, mes enfants arriveront là où moi je voulais arriver. » Un espoir partagé par Aviv et Ruth, pour qui, la réussite de Lod dépasse les limites de la ville. « Cela peut être un message pour tout le Moyen-Orient. Si une collaboration, une cohabitation arrivent à se mettre en place ici, cela peut être une inspiration pour toute la région. »

 

 

 

 

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