Une vie d'ouvrier

 

Une odeur qui vous saisit. Un mélange de souffre et de boue aux relents de rouille. Olivier (le prénom a été changé) a passé le poste de sécurité de l’usine, des palpitations pleins les doigts. Interdiction a été faite de laisser un quelconque journaliste entrer dans l’usine. Olivier joue sa place en ce petit matin. « Je souhaitais vous montrer dans quelle situation se trouve aujourd’hui le haut fourneau. Dans quelles conditions nous travaillons quotidiennement. » Sans se départir de son sourire, il nous a alors ouvert le coffre de sa voiture pour passer les barrages de sécurité. Nous sommes en pleine vallée de la Fensch, en Moselle, à quelques de kilomètres de Metz, et l’état de tension est à son comble. Nous chuchotons tels des mutins. Les salariés des usines Arcelor Mittal luttent depuis plusieurs mois, pour sauver « une part historique de l’industrie en France. » Dans l’enceinte de l’usine, un haut fourneau vous toise de sa majesté rouillée. Olivier connaît comme sa poche le site. Sans hésiter, il nous conduit dans ce dédale de fer pour nous faire visiter son poste de travail. En fait de poste de travail, ce chargé de la maintenance du réseau gaz, est en itinérance constante, les pieds dans la boue. « Sauf en ce moment où l’activité est nulle. Mais habituellement, tu passes tes heures de travail dans des espaces confinés, dans les galeries, à 10 mètres sous le haut fourneau. Avec un bruit sourd permanent. Il y a des infiltrations d’eau, des bruits de fuites d’air ou les trains qui passent décharger leurs marchandises et qui font trembler toute la structure. Quand tu travailles la nuit, tu ne fais pas le fier. Surtout que normalement nous devrions au moins être deux à circuler. Mais, dans la pratique tu es tout seul. Les entreprises sous-traitantes sont peu regardantes quant aux mesures de sécurité. Tu évites donc de trop penser aux 50,000 mètres cube d’eau que tu as au dessus de la tête. » Alors il porte sa peur en bandoulière, cherche à l’oublier et traverse l’obscurité sans trembler.

 

Le dernier haut-fourneau P6 du site de Florange a stoppé son activité depuis le mois d’octobre dernier. Il s’agissait du dernier des 300 hauts fourneaux en activité en Lorraine, berceau de la sidérurgie française. Aujourd’hui, seul le bruit de la cokerie voisine qui ne peut être ralentie sans risquer un arrêt définitif et qui fourni encore les hauts fourneaux de Dunkerque, donne un peu de vie au site. Reverra t-on un jour l’épaisse fumée s’échapper du haut-fourneau ? Pour Olivier comme beaucoup d’autres, rien n’est moins sur. L’indien Mittal, numéro un de mondial de l’acier qui a racheté le site en 2006, avait justifié cette fermeture par la baisse saisonnière de l’activité. « Tout est à refaire. Il faut investir massivement. Et les promesses d’investissements futurs qui nous ont été faites par Sarkozy en février dernier couvriraient à peine une nouvelle moquette ! C’est pour dénoncer cette promesse qui ne sera pas plus tenu que celle pour le site de Gandrange en 2008 aujourd’hui fermé, que des métallos ont lancé une marche de l’acier jusqu’à Paris. » Dans un troqué d’Hayange, patelin mitoyen à l’usine, Jean-François, salarié depuis 10 ans, ajoute : « pour relancer un haut fourneau, il ne suffit pas d’appuyer sur un bouton pour le redémarrer. C’est long. Un arrêt temporaire, c’est quasiment un arrêt définitif. D’autant qu’il y a urgence. La pyramide des âges a déjà été rompue. Très peu de jeunes y travaillent. S’ils ne reprennent pas ce savoir faire aujourd’hui, il sera perdu. »

 

Et ce savoir-faire perdu, c’est un peu plus du patrimoine de la vallée qui s’évanouirait. « Il y a eu du sang et des larmes ici.  Les anciens étaient fiers de ce qu’ils faisaient. Il y avait un savoir faire unique qu’ils nous transmettaient. » Tous ici connaissent l’issue de la vallée voisine de l’Orne. Vallée de mines s’il en est, elle croupie aujourd’hui dans l’oubli faute de perspectives, ses mines obstruées. Il y a bien le cas particulier et exceptionnel d’Amnéville. La ville thermale. La ville casino où l’on peut faire du ski sur une piste artificielle. Ou de quelques entreprises qui tentent de redynamiser les pentes de la vallée. Pour le reste, les cités dortoirs se juxtaposent. La longue liste des « cela n’existe plus » est inépuisable. Les fenêtres murées côtoient de sinistres rideaux tirés. Et l’effet domino est perceptible. La solution pour les rares commerces subsistant est parfois de cumuler les services. Proposant café, épicerie et parfois station service. Au fond d’un de ces bars qui résistent, quelques anciens s’égaillent au jeu de quilles mosellan. « C’est le jeu par excellence de la région et des ouvriers. Mais c’est une tradition qui se perd peu à peu, » regrette un ancien, aujourd’hui retraité de l’usine. Jean a 54 ans, et près de 32 ans d’usine. Il est de ces anciens qui vous conteraient avec poésie et mélancolie, l’histoire de cette vallée qui a bercé son enfance, lui le fils d’immigrant italien, avant de rythmer sa propre vie. « Avec ma femme, nous avons construit notre vie en fonction de l’usine. J’ai quasiment 28 ans de flux continu. 7 jours de 8h puis 2 jours de repos. Avec des horaires de nuit puis du matin. Des levées à 5h et des siestes à 13h. Des noëls et des anniversaires à l’usine. » Jean-Charles, un ami de 30 ans également fils d’immigrant italien ajoute : « nous sommes une génération sacrifiée. Nos pères ont travaillé 70 heures par semaine. Et ils en redemandaient. Mais à cette époque les heures supplémentaires existaient. Aujourd’hui, nous vivons sur le seuil de pauvreté. Tant que ma santé me le permettait, je cumulais plusieurs emplois. Ma femme fait des ménages et gagnent 500 euros par mois. Et moi à 56 ans, 1500. Je n’ai pas réussi à faire reconnaître ma carrière longue. Je suis pourtant entré à l’école de l’usine à 15 ans. »

 

Au petit matin, tandis que les ouvriers de nuit croisent ceux du matin et que la brume s’arrime encore aux pentes de la vallée, on ne distingue que les usines qui s’alignent. Le haut fourneau dessine de ses lignes d’acier une masse lourde, tel un vaisseau mère. Les lumières des maisonnées de la vallée sont autant de petits éléments en orbite. Tout semble si intimement lié. Pourtant l’avenir semble ailleurs pour les jeunes de la vallée. Coralie, la fille de Jean est âgée de 16 ans. « A l’école, les professeurs nous parlent souvent d’Arcelor. Ils disent que tout va fermer. La plupart des élèves ne s’en préoccupent pas. Leurs parents, pour beaucoup, travaillent au Luxembourg. » Car aux côtés des allées et venus qui conduisent les frontaliers par soucis d’économie, à aller acheter leur essence ou leurs cigarettes au Luxembourg ou faire leurs courses en Allemagne, la population tente de s’adapter à cette nouvelle donne. Tel Benoit le fils de Jean-Charles, salarié dans la chimie. « Parler d’avenir et de sidérurgie, c’est pour moi simplement contradictoire. Tous mes copains sont dans le tertiaire. J’ai trop vu mon père endurer cette vie », explique-t-il.  Le Luxembourg est une possibilité d’avenir. Si sa capacité à absorber la demande d’emplois des frontaliers se réduit peu à peu, beaucoup tentent leur chance. Aline, la boulangère qui voit chaque matin se croiser tous ces travailleurs ne s’emballe pourtant pas. L’avenir est ici, dans la vallée. « Et tant qu’il y a de la fumée, il y a de la vie. »

 

 

 

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