Sur les traces de Leon Tolstoï

mai 2010

Il y a 100 ans, le monde apprenait avec stupéfaction la mort d’une star : Léon Tolstoï. Adulé, écouté et lu, l’auteur de Guerre et Paix et d’Anna Karinine était aussi devenu le chantre d’une certaine morale, le défenseur d’un retour de l’homme auprès de la nature. Son domaine de Iasnaia Poliana, à portée de voiture de Moscou en est d’ailleurs une illustration apaisante. Car, y pénétrer c’est encore aujourd’hui, exécuter une plongée dans la Russie du 19e siècle, celle de Léon Tolstoï. Le maître qui berce depuis des générations l’enseignement des écoliers russes, vous accueille dans son antre au rythme revigorant de cette autre époque. Ils sont 100,000 visiteurs à faire chaque année ce voyage dans le temps.

 

Pas de toboggan. Pourtant, une intense sensation de glisse vous saisit. Un vertige irrésistible vers le 19e siècle. Voici ainsi faite l’entrée dans le domaine de Léon Tolstoï à Iasnaia Poliana, « la clairière lumineuse » située à 200 km de Moscou. Les paysans des villages avoisinant travaillent à l’identique, semant leur sueur au sein de l’écurie, de l’orangerie, des ruches ou de la maison. Il faut dire que Léon Tolstoï et sa femme, Sophie, s’évertuent à donner sens à ces milliers d’hectares. Certes de manières différentes. Quand Sophie affiche une attention préférentielle au rendement et à l’efficacité du travail de chacun, Léon, lui, serait plus hédoniste. Comme le fait remarquer Olga, chargée de la communication pour le domaine, il est toujours particulièrement attentif aux dernières modes tel le style anglais dont il revêt à foison ses jardins, ou les cultures « exotiques » qui parsèment ses pré-carrés : pêches, abricots, ananas. Puis vient le temps de la coupe du bois à laquelle il participe volontiers aux côtés des paysans, quelques galopades emmenées par son fidèle Tarpan, et enfin ce qu’on attendrait d’abord de lui : le temps de l’écriture. Il vous sera cette fois bien difficile d’humer avec les mêmes possibilités, cet instant de grâce. Olga : « il tenait à sa solitude pour travailler, pour sa plongée dans l’imaginaire. Cela a bien réussi puisque c’est ici qu’il a écrit ses deux chefs d’œuvre : Guerre et Paix ainsi qu’Anna Karinine. » Et reprenant les mots du maître : « lorsque je ne suis pas seul, je ne suis qu’un centième de moi. »

 

Curieux cet endroit. Combien de fois depuis l’enfance n’avons-nous pas traîné les pieds pour visiter là où celui-ci est né, ici où celui-là a écrit son œuvre majeure. Ce mal de pied, cet engourdissement du mollet et cette guide qui parle, parle. Pourtant, ici, il y a bien un musée ainsi qu’une guide menant à grandes enjambées des groupes de touristes ; mais passé la question de savoir si Léon Tolstoï aurait goûté lui-même un tel étalage supportant sa grandeur, lui le défenseur de la liberté intérieure, le pourfendeur de tout édifice littéraire, il vous viendra un étrange parfum. Celui de la quiétude, et une impression indépassable : celle du savoir faire de Léon Tolstoï et sans doute de sa descendance pour les espaces lumineux, absolus d’apaisement.

Parmi cette ouaille dissolue aux quatre vents du monde, voici Vladimir Tolstoï, l’arrière arrière petit-fils de Léon Tolstoï. Il a le port altier, des allures de businessman moderne mais aussi, selon beaucoup, le bas du visage des Volkonski, la branche maternelle de Léon Tolstoï, alors... Alors, celui devenu directeur du musée d’État d’Iasnaia Poliana s’évertue à maintenir les principes et les activités développées ici au 19e siècle par son fameux aïeul. Une quête de continuité à travers les âges. « Lorsqu’on m’a proposé cette mission, je me suis demandé si j’avais les forces intérieures suffisantes. Pour que ce soit sérieux, il faut que quelqu’un y consacre une grande partie de sa vie. Mais j’ai finalement compris que c’était le destin, c’est une grande chance pour moi. » Ils sont nombreux, ainsi, a être persuadés de cette chance. Comme Nadia, la conservatrice du musée : « J’aime l’idée de faire partie de ce décor. C’est un domaine qui donne beaucoup de forces. » Convaincu aussi, Alexandre, responsable des ressources naturelles du site : « Aujourd’hui, on utilise le tracteur pour les récoltes, mais c’est parce qu’il faut faire vite, demain, il devrait pleuvoir. Habituellement, on évite de rompre le silence de Iasnaia, comme à l’époque de Tolstoï. Je ne suis pas un spécialiste de littérature mais ce que je connais de lui, c’est son goût pour le travail et pour la beauté du site. »

 

Ne rien changer donc, jusque dans la maison de Léon Tolstoï, devenue depuis 1921 un musée. Cette grande maison aux allures châtelaines n’est en fait qu’une des ailes du château acquis 300 ans plus tôt par son arrière arrière grand père. Léon Tolstoï n’a en effet pas toujours été une longue barbe blanche immaculée. Il a traversé plusieurs périodes, mêlant retour de la morale à une débauche certaine. Et à la suite de dettes de jeu, le maître du vendre une partie du château et aménager l’aile restante pour y loger famille et domestiques. Aujourd’hui, en arpentant ces lieux simples et intimes, c’est finalement moins sa vie qui nous y est décrite que sa dernière journée ici. Celle qui l’a vu en novembre 1910, rejetant le « luxe et le superflu » selon ses mots, partir accompagné de son médecin et de sa fille Alexandra pour retrouver une existence de pauvreté matérielle et de richesse spirituelle plus en adéquation avec ses exigences morales. C’est « la fuite d’Astapovo » qui le mènera aussi à la mort. On peut toutefois se demander si cet épisode marque véritablement pour lui la consécration de son engagement moral. En quittant sa famille, il laisse derrière lui Sophie. Une femme autoritaire mais en même temps si intime avec qui il échangeait leurs cahiers personnels. Une femme qui avait réécrit 7 fois le manuscrit de « Guerre et Paix ». Ce dilemme, Léon Tolstoï a choisi d’y porter l’estocade. Pourtant aujourd’hui encore, les paysans, souvent eux-mêmes descendants de paysans ayant travaillé dans le domaine au temps du maître, prennent partie et tentent d’expliquer ce choix, C’est le cas d’Irina. Son grand père était le cocher de Léon Tolstoï pendant 19 ans. « Ici, tout le monde a un avis sur cet événement, il y a presque une obligation de faire un choix entre Léon et Sophie. Personnellement, je me sens plus proche de lui. » Ina, quant à elle, est plus mesurée. « Tous mes ancêtres ont travaillé pour les Tolstoï. Mon arrière grand mère a même élevé les enfants de Léon. Mais, je comprends Sophie en tant que mère. Elle a eu 13 enfants dont 8 ont atteint l’âge de 30 ans, ils avaient besoin d’éducation, d’argent et de terre pour vivre. Or Léon était certes quelqu’un d’intelligent et même de visionnaire, pressentant par exemple les réformes foncières qui allaient intervenir, mais il était très loin de ces exigences pécuniaires. »

 

Si loin. Sa renommée est telle que dès la fin du 19e siècle, des visiteurs du monde entier se précipitent à Iasnaia Poliana pour converser avec le maître. Les premiers touristes du domaine. D’autres auront suivi. Tel Stephen Zweig, en 1928, qui fut saisi par ce lieu. « Je n’ai rien vu en Russie de plus grandiose (…) que la tombe de Tolstoï. Cet illustre lieu de pèlerinage est situé dans un endroit écarté et solitaire, au fond d’une forêt. Un étroit sentier conduit jusqu’à ce monticule, qui n’est qu’un tertre carré que personne ne garde, que personne ne surveille, simplement ombragé par quelques grands arbres. » Des arbres qu’il avait lui-même planté, un lieu enivré par « le murmure du vent », et une tombe anonyme tel un « soldat inconnu. »

 

Inconnu, voilà ce que Léon poursuivait peut-être à la fin de sa vie. Le retour sur soi, éloigné des tumultes de toute starification. C’est raté. Il est aisé de s’en rendre compte : Léon emplit encore de sa présence l’âme russe. Au-delà de l’enseignement de son œuvre, prodigué très tôt aux écoliers russes, des passionnés se rassemblent encore pour débattre. Le club des amis de Léon Tolstoï à Tula, la grande ville voisine du domaine, par exemple. Ils se réunissent depuis 32 ans, un jeudi par mois dans une salle de la bibliothèque Léon Tolstoï. Moyenne d’âge 80 ans mais au programme Tolstoï et encore Tolstoï. Dans une coordination très soviétique et un décorum enchevêtrant images et reliques à sa gloire, les sociétaires présentent à tour de rôle leur recherche. Sur un fragment de son œuvre, sur une étude des souvenirs de Sophie, ou simplement la lecture d’un poème de Fet consacré à Tolstoï. Tout est bon pour se retrouver en sa compagnie. Une influence que Vladimir Tolstoï circoncit : « L’influence des médias reste supérieure à celle de n’importe quel écrivain génial. Toutefois si on veut épancher une soif spirituelle, je crois qu’on peut chercher du côté des écrivains et de Tolstoï en particulier des réponses qui peuvent satisfaire l’individu. En ce qui me concerne, personne ne m’a appris à comprendre Tolstoï : ni l’école, ni mes parents. Chacun va seul vers Tolstoï. C’est un écrivain fantastique. Ses œuvres correspondent à chaque instant de la vie. Suivant les instants que vous traversez, vous pouvez ouvrir tel ou tel livre, lire tel ou tel passage. Et par ailleurs, ses œuvres restent fondamentalement actuelles. Les êtres humains changent peu à travers les siècles. Même 100 ans après sa disparition physique, ses écrits n’ont pas perdu de leur actualité. Les individus disparaissent physiquement, mais certains hommes continuent de vivre à travers les siècles. Ce sont des immortels. »