Le Mail à la plage 

 

Pour le magazine VSD, juillet 2012

 

Les quartiers nord de Marseille. Son béton, ses hauts immeubles qui s’alignent puis se noient au milieu des collines rocailleuses. Ses silhouettes ployant sous la chaleur de l’été. Une épicerie ou un snack pour derniers petits commerces autour desquels discutent, à l’ombre, quelques anciens. Et son actualité, macabre, qui bat au rythme des règlements de compte sur fond de trafic de stupéfiant. Plus d’une quinzaine de meurtres depuis le début de l’année dans la région marseillaise. Pourtant, au milieu du bitume, une image presque inattendue. Serviettes autour du cou, Khaled, d’abord, puis Mohamed, Alexandre, Hakim et Yahia, déambulent au milieu de la Busserine, quartier parmi les quartiers du nord de Marseille. Ils habitent ici depuis toujours. Et comme tous les étés, les après-midis sont ponctués par la plage. Comme une bravade à la violence ordinaire. « La violence, c’est tout le temps, on a l’habitude. Tout le monde connaît les mecs qui se sont faits descendre. Tout le monde connaît les mecs qui ont tiré. Lorsque cela s’arrête, c’est que ca va reprendre, » avertit, froid, Alexandre, jeune blondinet au visage doux et à la moustache naissante.

 

 

Ils ont tous 17 ans. Sauf Hakim, le plus jeune, 15 ans, « mais le plus fou », s’empressent-ils de préciser. Ils sont venus manger une pizza au snack avant de prendre le chemin de la plage. « D’habitude, nous allons à l’Estaque. La plage des quartiers nord. C’est sympa mais il y a tous les jeunes des quartiers. C’est bon, on les voit tous les jours. » Alors, plutôt que cette plage à un jet de bus, la petite bande a choisi d’aller au Prado, de l’autre côté de la ville. « Pour voir les filles du centre ville. Et puis parce qu’il y a un ponton à partir duquel nous pouvons plonger. On va y retrouver d’autres potes. D’habitude on sort toute la tribu. Là, on est juste quelques-uns. Cela va être comme ça tout l’été pour ceux qui restent. Les autres sont au bled. Sauf Alexandre, lui, il est tout le temps au bled, ici » avance, moqueur, Mohamed.

 

Alexandre est le plus taciturne de la bande. Pas un mot plus haut que l’autre, et chaque fois compté. Comme le dit Saïd, 39 ans et figure des quartiers nord, « si tu n’as pas grandi avec eux, tu ne pourras jamais dépasser le laconisme des gars. Tu passeras un bon moment, mais tu ne feras jamais partie des meubles. » Cette situation prend sens lorsque l’on sait que dans les quartiers populaires des grandes villes de France, et Marseille n’échappe pas à cette règle, ces jeunes grandissent ensemble depuis tout petit. C’est le cas de la petite bande de la Busserine, aux dires de Khaled. «  On se connaît depuis la maternelle et on habite toujours dans le même bloc, on est voisin. » « C’est une force pour les quartiers, » prévient Saïd. « Et aujourd’hui dans la guerre qui a lieu à Marseille, on retrouve également ce système. Les équipes sont constituées de gars qui ont grandi ensemble. Ils sont déterminés, ils font peur à tout le monde. Ils commencent d’ailleurs à bouffer le territoire des corses. Mais la plupart des gens des quartiers, surtout les jeunes, ne savent rien de ce qu’il se passe réellement. Ce qu’ils savent, c’est ce qu’ils lisent dans la Provence. Et puis, ils en parlent entre eux après, tissent une légende. » Une large partie de cette jeunesse des quartiers serait donc plus spectatrice et finalement victime de cette situation que véritablement actrice. « Nous, on est tranquille. Les plus sages du quartier. Mais sur 10 gars dans le quartier, il faut comprendre qu’au moins 6 sont dans le game (trafic). On est tous passé par là, à un moment ou à un autre. Dans les quartiers où le trafic tourne bien, faire la chouf (deal) à mi-temps (de 12h à 18h), c’est 140€. Et à temps plein (de 12h à 0h), 260. Mais pour notre part, vite fait. Un mois, comme un intérim. Ce n’est pas notre truc, » explique Mohamed.

 

Sur le ponton du front de mer, une trentaine de jeunes multiplient sauts périlleux et autres acrobaties. La petite bande semble désormais plus loquace. « Parler de notre avenir ? Très bien, mais déjà, tu as vu notre passé, » rient-ils en chœur. Mohamed s’évertue alors à expliquer la situation de chacun. « Pour ma part, je fais ma quatrième 2nd l’année prochaine. Lorsque je n’ai pas arrêté au bout de quelques mois, l’option que j’avais choisie ne m’intéressait pas. Là j’ai opté pour faire routier. Khaled lui, il veut devenir flic, le traître. » « Non je veux être à la BAC (Brigade Anti Criminalité) » coupe ce dernier. « Et Hakim…Hakim, on ne sait pas. » Toute la petite bande s’esclaffe. À 15 ans, Hakim est un exemple symptomatique des difficultés que traversent ces jeunes. Ce passionné de conduite qui dit avoir « commencé sur les genoux de son père et a du apprendre tout seul lorsqu’il s’est barré », a vécu quelques temps dans des voitures abandonnées lorsque sa mère est tombée malade. Une famille décomposée qui n’a rien à envier à celles de ses copains. « À part Khaled, on a tous des familles bizarres » avertit Mohamed. Le soir venu, ils ont déjà regagné leur quartier. Après un bref passage par le domicile familial, ils se retrouvent tous au panorama, une petite colline en surplomb du quartier. Là, au rythme du sens comique aigüe de Mohamed, ils passeront une nouvelle soirée ensemble.