Peurs sur la ville. La communauté juive face aux agressions. Marseille.

Janvier 2016

C’est une fine rue parmi d’autres. De celles qui, à Marseille, débouchent sur de grouillants boulevards et offrent au regard, le cosmopolitisme de la ville. Situé au pied du consistoire israélite de Marseille, dans le centre ville, ces magasins agissent comme un miroir, un concentré, de l’histoire de Marseille. Ici, ce sont des librairies, des restaurants et des pâtisseries juives tenus principalement par des « marocains », comme ses tenanciers aiment à se présenter. Ici, et depuis l’agression, le 11 janvier dernier, d’un professeur juif devant une école israélite du 10e arrondissement par un jeune mineur de 15 ans, se revendiquant du groupe État Islamique (EI), c’est un mélange d’inquiétudes et de craintes, de vie quotidienne et d’habitudes inchangées qui semblent traverser les lieux. Joseph, 62 ans, a le verbe haut. Derrière le comptoir de son salon de thé, ce petit homme à la peau tannée, se fait d’abord philosophe. « Il n’y a pas de solution » décrète t-il. « Il faut attendre que les générations passent. » Dans son petit établissement à la décoration minimaliste, les clients débattent aussitôt la porte franchie. « Alors tu portes la kippa ou la casquette » lancent-ils à tour de rôle, d’un ton presque moqueur. L’appel, au lendemain de l’agression, de Zvi Ammar, président du consistoire de Marseille, aux juifs de la ville à enlever la kippa, suscite naturellement des réactions. « C’est une réaction pleine d’émotions » selon Joseph. « Celle d’un père. Mais cela fait déjà de nombreuses années que beaucoup de juifs, ici, portent une casquette par dessus leur kippa. »

Il faut attendre l’arrivée de Monique, sa femme, qui tient le restaurant sur le trottoir d’en face, pour saisir les inquiétudes du couple. « Évidemment qu’on a peur, nous avons besoin d’être rassurés » juge t-elle. Ce sentiment d’insécurité semble en effet le point commun de tous. Il serait pour une partie le résultat des évènements tragiques qui s’empilent. Elsa Charbit, rédactrice en chef de la Radio Juive de Marseille en désigne le point de départ. « Selon moi, le vrai changement date de l’affaire Ilan Halimi. (Enlevé puis torturé en 2006 par le gang des barbares parce que juif) C’est à partir de là que la communauté juive a commencé à s’interroger sur sa sécurité en France. Puis il y a eu Merah, (Mohamed Merah en 2012 tuait à Toulouse et Montauban, 4 civils dont 3 enfants d’une école juive et 3 militaires dont un de confession musulmane en 2012) ou l’agression en novembre dernier à Marseille d’un autre enseignant juif. » (le 19 novembre 2015, par 3 hommes se revendiquant du groupe EI)

Ce sentiment d’insécurité, latent, n’est donc pas sans conséquence. Si certains ont décidé « de ne pas se laisser faire », de s’équiper de « lacrymogènes » qu’ils plongent dans leur sac, d’autres regardent plus loin. Rina a 24 ans. Au fond du café, elle est sagement assise, préparant ses cours. « Je suis professeur de Kodesh » (cours religieux) indique t-elle. « Avec mes élèves de collège, j’ai fait un débat au lendemain de l’agression pour connaître leurs réactions. Personnellement je ne comprends pas cette idée d’enlever sa kippa. Que demandera t-on après ? Il sera demandé aux femmes d’enlever leurs jupes longues, aux religieux de couper leurs barbes ? Ce que je constate surtout, c’est que mes élèves veulent obtenir leur Bac puis partir en Israël. Ce sont même eux qui poussent le plus, selon moi, leurs parents à partir. Pour ma part, la plupart de mes amies sont déjà parties. » Ce départ pour Israël peut s’entendre comme un projet et une réponse religieuse. C’est le principe même de « l’Alya ». Il doit désormais également se comprendre comme une quête de sécurité. « Nous y sommes comme tout le monde. Nous n’avons pas l’impression d’être différents des autres en Israël » indique le rabbin Ifergans. D’abord méfiant devant ce que nous aurions pu écrire, le rabbin Ifergans, jaugeant notre réaction, finit par nous questionner. « Emmener ses enfants à l’école avec des militaires à l’entrée, ce n’est pas l’égalité, non ? Pourtant c’est devenu normal. Et lorsqu’ils ne sont pas là, je m’inquiète. »

Le clivage s’inscrirait pourtant ici. Ils sont également nombreux comme Gabriel, 32 ans, à « ne pas vouloir baisser la tête ». Gabriel tient aux côtés de son père, Gilbert, rabbin, la librairie religieuse. Entre deux clients venus s’acheter une kippa ou prendre quelques renseignements sur une lecture, le jeune homme s’élève. « Je suis français et je n’ai pas peur. » avertit-il. « Mais il nous faut aujourd’hui être vigilant. Dans nos sorties par exemple. Beaucoup sont ceux qui ne vont plus que dans des restaurants qu’ils connaissent et dans des établissements tenus uniquement par des juifs. Il faut faire attention. » L’heure du Shabbat approche. Dans quelques instants, cette rue va se plonger dans un mutisme complet. Les ultimes clients, venus en famille, achètent les derniers ingrédients nécessaires au repas traditionnel et religieux du soir. Joseph vide progressivement, au fil des achats, sa réserve de « Hallot », le pain traditionnel. Voici, l’heure du baissé de rideau. Joseph est en retard. Un gâteau dans la main, le voici regagnant à grand pas son domicile. « Ce soir au Shabbat, il n’y aura que moi et ma femme. Mes fils le font dans la famille de leur femme et ma fille habite en Israël. Je vais m’habiller puis je vais à la synagogue pour la prière. » Monique est déjà dans la cuisine de leur petit appartement, s’excusant de ne pas pouvoir parler. « Je travaillais aujourd’hui et les journées sont courtes » précise t-elle. Costume impeccable, Joseph est déjà reparti vers la synagogue devant laquelle il retrouvera quelques compagnons, les militaires et le Service de Protection de la Communauté Juive. « Je crois avoir toujours vu le SPCJ à la sortie de la synagogue » indique t-il. « Il y a beaucoup moins de monde que d’habitude. Le froid peut-être. » Il y toutefois Binyamin, 31 ans. Regard timide, ce jeune homme revient d’Israël. « J’y étais étudiant religieux » indique t-il. « J’en suis parti il y a quelques semaines, je n’ai pas supporté la société, trop dure à mon goût. Mon pays est ici. »

 

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