La bataille gagnée des Rapa Nui à l'île de Pâques.

 

Le Monde Diplomatique, novembre 2015.

 

A l’ombre des Moais, autour de l’île de Pâques, aux confins de l’océan Pacifique et distant de près de 3680 kilomètres du Chili, la mère patrie, un projet de parc marin est en gestation. La conférence internationale « Our Ocean » consacrée à la protection et à la conservation des océans, tenue à Valparaiso les 5 et 6 octobre 2015, en a officialisé la création. Cette conférence est la seconde du genre après celle tenue en 2014 à Washington à l’initiative du secrétaire d’État, John Kerry. Le Chili, hôte de cette nouvelle édition accueillant 90 pays et 400 personnalités politiques ou scientifiques, a tenu à exposer son leadership en adoptant des mesures pour protéger les océans et réguler la pêche mondiale. La création de ce parc marin autour de l’île de Pâques constitue par conséquent l’une des vitrines de cette politique. Le dernier mot et l’approbation définitive reviennent toutefois à la population locale Rapa Nui, en vertu de la convention 169 des Nations Unies. Celle-ci, relatives « aux peuples indigènes et tribaux », contraint notamment ses signataires, dont le Chili fait partie, a privilégier les voies de l’autodétermination. Le dernier mot donc mais aussi l’initiative. Car ce parc a été proposé au gouvernement chilien par les Rapa Nui, la communauté originelle de l’île forte de 3000 individus qui en composent majoritairement la population.  Cette nouvelle aire protégée dessine une superficie de 720 000 kilomètres carrés. Elle constitue de par sa taille, l’un des plus grands parcs marins dans le monde.

 

Ses instigateurs, Rapa Nui, sont issus de « la mesa del mar », un conseil informel réunissant selon Maria Atan, sa présidente, «  les représentants des associations de pêcheurs, des syndicats du tourisme notamment et des associations pour l’environnement. » Selon leur proposition, ce projet prévoit une première zone encerclant l’île jusqu’à 80 kilomètres des côtes. Cette zone, dite « no take area », interdirait toute pêche. Elle se doublerait d’une seconde zone, enserrant l’île jusqu’à 320 kilomètres des côtes puis formant un corridor avec l’île voisine et inhabitée, de Sala et Gomez. Elle-même, située à 400 kilomètres au nord-est de l’île de Pâques, disposant également d’un parc marin autour de ses côtes, d’une superficie de 150 000 kilomètres carrés. Au sein de cette seconde zone, seuls les pêcheurs locaux seraient autorisés à pêcher. La nature et les modulations des Aires Marines Protégées demeurent encore à la discrétion des États. Les objectifs sur l’île de Pâques ou ailleurs convergeant toutefois vers la restriction de l’activité humaine, parfois son interdiction, afin de préserver du déclin ou de la disparition les espèces animales.

 

Car dans la ligne de mire des Rapa Nui et au cœur de ce projet voit poindre la menace de la pêche industrielle illégale. Ces navires illégaux, battant des pavillons forts divers, russes, chinois, coréens ou espagnols, selon la marine chilienne, et parfois longs de plusieurs centaines de mètres, profitent autant de ces espaces difficilement contrôlables que des eaux poissonneuses. L’ONG américaine SkyTruth’s a conduit une étude sur l’année 2013 déterminant que 25 navires détectés dans les eaux de l’île de Pâques « pourraient être des navires de pêche illégale ». Selon les associations de pêcheurs Rapa Nui, ces navires seraient surtout à l’origine de la baisse du stock de poissons. Un sentiment validé par une tendance globale. Selon les études de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, 90,1% des ressources halieutiques de la planète seraient désormais surexploitées ou pleinement exploitées. Les Rapa Nui, en seraient donc des victimes naturelles. De par leurs méthodes de pêche, ancestrales et dites « au rocher ». Dans la pratique, toute pêche commence en effet sur l’île de Pâques bien avant la moindre navigation. Chaque pêcheur devant se munir de pierres, trouvées à terre, afin de pouvoir lester les lignes longues de 80 mètres. Là, ils s’emploieront alors à pêcher quelques poissons volants qui joueront enfin le rôle d’appât. L’idée principale de ce projet est donc d’abord de pouvoir repousser ces navires de pêche illégale sous un horizon plus lointain. M. Rodolfo Perez est consultant auprès du maire de l’île, M. Pedro Edmunds, chargé des projets d’aménagements de l’île. Comme tous ici, il pointe les activités de cette pêche illégale. « Il est nécessaire de comprendre que ce sont des zones de pêche qui intéressent beaucoup de monde car certaines espèces comme le thon viennent s’y reproduire. Ce projet de parc est essentiel. Pas seulement pour les 150 pêcheurs permanents de l’île mais aussi pour ses 7000 habitants et pour nos traditions. »

 

Dans le petit port de pêche de Hanga Piko, les légères embarcations de pêche, colorées, vont et viennent, ballotées par le reflux du Pacifique. Les pêcheurs saluent un départ, quelques-uns accueillent la pêche d’une nuit, thons ou barracudas, parfois langoustes, sous les yeux amusés des touristes. Une femme fixe de ses grands yeux noirs et avec une certaine habitude, cette parade. Il s’agit de Mme Sara Roé, la présidente de l’association des pêcheurs d’Hanga Piko, la plus importante de l’île, forte de 60 membres. Sous la légère brise du Pacifique, Sara examine avec détermination la situation. « Le problème de la pêche illégale est ancien. J’en entends parler depuis mon enfance. Déjà, mon père nous racontait les lumières de ces navires qu’il distinguait en mer. Nous avons pris conscience de la situation en 2004. Car, alors et pendant 9 ans, nous avons subi une baisse importante de notre quantité de pêche. Il était devenu impossible de vivre de notre pêche. La pêche illégale nous enlève notre nourriture. Cela a des conséquences multiples. Certains pêcheurs ont même du changer d’activité. Des familles ne peuvent plus payer les études de leurs enfants au Chili par exemple. Nous nous battons pour que plus personne ne puisse nous prendre nos ressources. Pas seulement aujourd’hui et pour nous, mais aussi pour nos enfants et le futur. C’est pourquoi nous soutenons ce projet. Bien que je n’aime pas ce terme de parc, lui préférant celui de Rehui qui signifie en Rapa Nui, protection totale. » Quoi qu’il en soit, certains résultats ont déjà été obtenus. L’activité de pêche a notamment retrouvé un peu d’allants. « Nous avons obtenu du gouvernement que des avions viennent surveiller les zones, 8 fois par an. » précise Sara. « Cela nous encourage. Les gens, ici, viennent d’ailleurs nous dire qu’il y a plus de poissons maintenant mais ils ne se rendent pas compte du travail qu’il a fallu mener. » Simon, 43 ans, pêche tous les jours autour de l’île. « C’est vrai que pendant plusieurs années, les bateaux qui sortaient, revenaient régulièrement sans pêche. C’était inimaginable avant. Aujourd’hui lorsque je sors, je peux de nouveau ramener 4 ou 5 thons. » Certaines conséquences semblent toutefois encore visibles. M. Petero Avaka, 67 ans, est le président de la petite association de pêche du port de Hanga Roa Tai. Il regarde avec amertume, l’épais tas de déchets trônant au fond de son jardin. Rejets plastiques divers, cagettes et bouées de pêches semblent pouvoir ici s’accumuler indéfiniment. « Cela vient des navires illégaux » déclare t-il. « J’ai ramassé cela en l’espace de 4 heures » ajoute t-il.

 

La surveillance de ces zones paraît néanmoins complexe. Outre les distances, un navire de la marine chilienne met au moins 6 jours pour rejoindre l’île de Pâques, il est aussi question des moyens. Et ce n’est pas le petit navire de surveillance amarré dans un port de l’île qui semble en mesure d’assurer l’application stricte des zones dessinées par le projet. Le problème semble toutefois avoir été mesuré par le gouvernement chilien. Le ministère des Affaires étrangères dénonçant régulièrement la pêche illégale, ce « business de 10 millions de dollar » quand certains services maritimes chiliens travaillent aussi à sa difficile éradication. C’est le cas du capitaine Mario Montejo, adjoint au directeur du Centre des opérations maritimes, basé à Valparaiso. Dans son centre de surveillance tapissé de graphiques et d’observations aériennes, le capitaine Montejo dévoile la stratégie adoptée contre la pêche illégale. « La zone à surveiller est énorme, allant du Pacifique sud jusqu’à l’Antarctique. Le gouvernement chilien est responsable de la 4e plus grande zone à surveiller. Nous menons un long travail d’identification notamment pour clarifier qui est qui et qui fait quoi. Nous disposons aujourd’hui d’une base de bateaux déjà répertoriés. L’exemple le plus parlant est celui du bateau Lafayette. Un navire de 299 mètres que nous avons appréhendé et contrôlé l’année passée. Nous pouvons aujourd’hui le suivre à la trace et connaître ses déplacements. Bien qu’il est changé de nom et de pavillon. Nous disposerons également à l’avenir de nouveaux moyens, comme le projet Catapult. » Ce projet lancé en grande pompe en janvier 2015 repose sur une technologie nouvelle pouvant être utilisée pour surveiller une réserve marine telle que celle de l’île de Pâques. Elle sera en effet « capable d’analyser des sources multiples issues de données satellite puis de faire le lien avec les informations concernant un propriétaire de bateau, son immatriculation et ses mouvements » selon le fonds privé PEW qui a développé cette technologie aux côtés de la société britannique Satellite Applications Catapult.

 

Ce fond privé américain, soutenu par des fondations telles que la Hook Foundation ou des groupes comme Bloomberg, s’est spécialisé dans « la conservation des environnements marins ». Il travaille en collaboration avec la fondation Bertarelli. Fondation couvée par l’ancien propriétaire du géant pharmaceutique Sorano, Ernesto Bartarelli. Comme PEW, elle constitue l’un des soutiens infaillibles au projet de réserve marine sur l’île de Pâques mais également à Chagos et au Belize. « Pour la création de ce parc, sur l’île de Pâques, la fondation attribue un peu moins de 5 millions de dollar, explique M. Damian Jensen de la fondation Bertarelli. Nous souhaitons également créer ici un centre d’éducation, pour sensibiliser la population aux enjeux de la réserve mais aussi permettre le développement d’une activité touristique autour de ces activités. » M. Matt Rand est le directeur du projet Global Ocean Legacy, la structure développée par PEW pour, selon les termes de l’organisation, « travailler avec les communautés locales, les gouvernements et les scientifiques dans le monde à la protection et à la conservation des environnements marins. » Mâchoire, sourire et discours carrés, Matt Rand souligne d’abord l’objectif global : la création de « 15 parcs d’ici 2020 » pour augmenter le nombre des aires protégées. « Il y a aujourd’hui 6 grandes réserves et 2% des océans qui sont protégés » assure t-il, lorsque la conférence mondiale sur la biodiversité de Nagoya (COP 10) exprimait l’objectif « d’un réseau d’espaces protégés couvrant 10% des océans ». S’agissant de l’île de Pâques, M. Rand fait valoir le long travail en cours pour permettre l’officialisation de ce projet. « Cela fait 3 ans que nous travaillons aux côtés des Rapa Nui. Dès 2012, nous avons envoyé des scientifiques pour une série d’études sur la situation des stocks de poissons » Dans la pratique cela a aussi consisté à appuyer l’initiative Rapa Nui auprès des cénacles chiliens. Sara Roé le confirme. « Tout a commencé lorsque j’ai rencontré un jour, par hasard, une membre de PEW sur un marché de l’île. Nous avons conversé et décidé de travailler ensemble. Ils nous ont pris par la main et aidé à rencontrer puis parler au gouvernement. J’ai même pu parlé de la pêche illégale lors de la conférence Our Ocean de 2014 à Washington. »

 

À défaut d’expliquer les difficultés des pêcheurs Rapa Nui par l’unique pêche illégale, les conséquences hypothétiques d’une modification des courants ou des phénomènes Nino et Nina étant encore discutées aujourd’hui par les scientifiques, Matt Rand préfère évoquer le combat mené par son organisation. « Je ne peux rien dire concernant les conséquences du changement climatique. Nous nous concentrons, pour notre part, uniquement sur la lutte contre la pêche illégale dans des eaux réputées pour abriter une biodiversité rare. Plus de 142 espèces, parfois inconnues ailleurs, y sont répertoriées. Mais nous privilégions également la question de la préservation globale. Cela ne concerne pas uniquement l’océan mais aussi la culture. Tout est lié. » Particulièrement, en effet, sur l’ile de Pâques. Les habitants Rapa Nui aiment à le rappeler. « Tout le monde est pêcheur ici. » Alberto, 41 ans, en est un exemple. Guide touristique le jour et dès qu’il en a l’occasion, heureux propriétaire d’une petite embarcation de pêche. Profitant d’une soirée douce avec quelques amis dans l’un des rares bars de l’île, Alberto évoque ce lien intime et fort qui unit les Rapa Nui avec la mer. « Nous appartenons au continent bleu. Tout vient de la mer, nous sommes intimement reliés à elle. C’est notre ancêtre, notre tradition, notre nourrice. » La réussite de ce projet de parc marin sur l’île de Pâques sera fonction du degré, certes de prise de conscience locale, mais surtout d’implication des Rapa Nui dans sa mise en place puis son administration. M. Carlos Castilla est universitaire et scientifique spécialiste des questions de préservation marine. Il est impliqué dans le travail mené par les pêcheurs Rapa Nui et PEW depuis 2011, menant notamment des études sur les « approches communautaires pour une gestion durable des ressources, leur maintien et leur réapprovisionnement. » Selon lui, « Il est nécessaire de comprendre les choses en fonction des systèmes. Cela ne marche pas pareil en Patagonie ou dans les régions où le courant de Humbolt est actif. Mais il est aussi important d’intégrer la population de l’île dans le management. Et prendre en considération que pour eux jusqu’à tant de milles, cela appartient à leur culture. »

 

Et c’est peut-être là que le bât pourra blesser. Car d’abord, une opposition pour ce projet, certes largement minoritaire, émane de quelques associations de pêcheurs. À l’image de celle des « Tapu » qui ont préféré quitté la table des négociations de la « mesa del mare », ou de l’association de Petero Hito, pêcheur lui aussi de son état, qui pointe également la peur de voir progressivement se réduire le parc dans lequel ils pourront pêcher. Outre ces positions hostiles, c’est surtout la conduite ultérieure du projet qui sera essentielle. Car le gouvernement chilien, naturelle partie prenante dans ce projet, marche sur des œufs, particulièrement anciens. Les relations entre le Chili et son île sont en effet par essence tendues. Le blocage pendant plusieurs jours du parc national terrestre, l’été dernier, au sein duquel se dressent les statues Moais, en atteste. Administré par la Corporacion Nacional Forestal, un organisme dépendant directement du ministère de l’agriculture chilien, la création de ce parc dans les années 1950 sans impliquer la communauté Rapa Nui, avait déjà suscité quelques émois. Mais cette fois plusieurs Rapa Nui, dont Mario Tuki, membre du parlement non officiel Rapa Nui, ont protesté contre la trop large part des revenus du parc terrestre, autour de la moitié, qui revenait au gouvernement chilien. « J’ai même été arrêté avec 4 autres personnes car j’avais monté moi-même un bureau de vente de billets à l’aéroport » se félicite t-il.

 

Ces évènements ont surtout rappelé aux plus sceptiques leur hostilité ancestrale. Ils indiquent à quel point l’enjeu n’est pas lié à l’unique réserve marine. Le curseur pourrait en effet se déplacer autour des relations entre l’île et sa métropole administrative. Alberto, le pêcheur, ne se fait d’ailleurs pas prier pour rappeler ses griefs. « Les Moais appartiennent à notre histoire. Nous sommes encore sur notre ile dans une position d’infériorité. Il est nécessaire de rappeler que si le parc terrestre occupe 47 % de l’île, une autre large partie appartient à l’Etat. Par conséquent, les Rapa Nui sont concentrés dans la ville. 90% de la population occupe 8% du territoire. Et puis je doute que le Chili, puissance minière, s’interdise ici et définitivement toutes futures extractions. » Tenez le vous pour dit. Pourtant, en fidèles défenseurs de leur histoire et de leurs traditions, les Rapa Nui n’en oublient pas quelques leçons. Notamment celles entretenues par la suite par l’écrivain Jared Diamonds dans son livre controversé, Effondrement, qui lie le déclin de la population à l’origine des Moais à la dégradation qu’ils avaient causé de leur environnement. « Sur une île, les conséquences des décisions ou de l’absence de décisions sont immédiates. Et je me suis souvent demandé ce que s’étaient dits les iliens qui avaient abattu le dernier arbre de l’île » interroge songeur le maire, Pedro Edmunds.

 

 

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