Music connection pour les chanteurs néomélodiques

 

Paru dans VSD, juillet 2014.

 

« Et voici maintenant celui que vous aimez tous, Gino Ferrante ». Les « r » roulent encore tandis que Gino, 28 ans, apparaît. Corps rondelet, visage poupin et rosé, cheveux laqués et savamment disposés, il s’élance sur la scène d’un petit restaurant de Scampia, banlieue populaire de Naples où, la Camorra, la mafia napolitaine, règne en maître. Gino a grandi là. Aux confins des difficultés économiques, sociales et de cette main mise, implacable. L’assistance, ce soir, est populaire. Outre les cuisiniers qui délaissent par instant leurs fourneaux pour oser quelques pas de danse, beaucoup sont venus ce soir en voisin. Comme Andrea, le mécanicien du garage d’à côté, qui a quitté sa combinaison bleue pour revêtir une chemise aux couleurs vives du plus bel effet. Les images qui tapissent les murs sont autant d’odes à Naples. Et c’est un peu le thème central de cette soirée. Après quelques chansons, Gino l’explique. Délaissant la pose empreinte de gravité qu’il a arboré le temps de son show, il reprend son souffle : « Je chante Naples et en napolitain. Ici, les gens aiment se sentir vivre dans ce que je chante. La chanson néomélodique est née pour raconter ces laissés pour compte et leurs problèmes. »

 

Ce genre est né au cœur des années 90. Il s’agit d’un dérivé de la chanson traditionnelle napolitaine, de la chanson mélodique. Selon Marcello Ravveduto, universitaire, « la mafia et la chanson néomélodique sont étroitement liées. Cette chanson est un phénomène identitaire et social. Elle vient du peuple. Elle est une façon de raconter les couches populaires du sud de l’Italie face à la culture élitaire italienne. Un italien du nord, un milanais rit lorsqu’il entend cette chanson. C’est une caricature du sud pour lui. » Les critiques les plus acerbes inscriraient avec plaisir ce genre musical dans la catégorie guimauve. Certains chanteurs et Gino n’y transige pas, content en effet avec délice l’amour et l’eau de rose. Mais ils racontent surtout la vie des quartiers populaires et le quotidien de ceux qui assument la « mala vita », la mauvaise vie. Dans son titre « A societa », Gino raconte la solitude des membres de la mafia qui « se cachent de leurs enfants et de leurs femmes. » Il décrit « cette famille où tout le monde est frère et personne ne doit trahir. » « Dans A societa, je décris le réel, ce que j’ai vu en bas de chez moi. J’ai des amis qui sont passés par là. Par le trafic de drogue, par la prison. » Gino se défend pourtant de chanter les louanges de la Camorra. Il concède bien avoir eu maille à partir avec la justice pour son titre « A societa », au même titre que d’autres chanteurs dont la justice s’est inquiétée de « l’incitation au crime. » Mais l’intérêt principal de sa chanson résiderait dans une description, réaliste, du quotidien. « On parle de la mafia, des meurtres, mais à Naples ou à Scampia, c’est surtout la pauvreté et l’absence de travail qui prédominent. » prévient-il. Pourtant, pour M.Ravveduto, ces chansons cherchent à justifier le choix de vie camorriste. « La Camorra y est vue comme une solution à la pauvreté, prêtant assistance aux familles d’un membre en prison ou vantant le combat dans la clandestinité des fugitifs. »

 

Les liens avec la « criminalité » selon l’euphémisme d’usage lorsqu’il s’agit de parler à mots couverts de la mafia, sont réels. D’ordre poétiques certes, ils sont aussi financiers. Sauf à vouloir demeurer un chanteur familial, et toute bonne famille napolitaine en tient naturellement un dans ses rangs, un chanteur néomélodique professionnel souhaitera accéder à la manne absolue. Les fêtes de village, les fêtes patronales, les mariages ou les communions constituent un véritable marché des cérémonies. Pour faire partie des chanteurs invités et rémunérés, quelques concessions sont recommandées. M.Ravveduto en dresse un tableau. «  La production et la distribution des disques sont aux mains de la mafia. Le marché de la contrefaçon, souvent plus lucratif, aussi. Concernant les fêtes, si tu connais un camorriste dans ton quartier, c’est plus facile pour pénétrer sur ce marché. C’est une forme de parrainage. »

 

C’est bientôt la saison des fêtes. Gino voit son agenda, pour son plus grand plaisir, se remplir. « Je travaille surtout à partir de mai. Les principales fêtes de famille ont lieu à ce moment là. Prochainement, je dois faire une sérénade. Je chanterai pour la future mariée et le jour d’après, j’ai la cérémonie. J’ai autour de 200 fêtes par an. Je gagne 350€ par engagement, environ 90,000€ par an. » Dans la petite cuisine de son appartement, Gino zappe les chaines de télévision locales qui déversent un flot ininterrompu de musique néomélodique. Des chanteurs professionnels ou non y sont régulièrement invités. La popularité de ces chanteurs est si forte qu’une forme de compétition existe entre certaines familles pour attirer les chanteurs les plus en vue. De même Youtube est un juste miroir des popularités. Les clips au milieu desquels les chanteurs laissent leur numéro de téléphone pour une hypothétique invitation à chanter, sont vus plusieurs milliers de fois. Dans le cas de Gino et de « A societa », son clip a été regardé « plus de 300,000 fois » se réjouit-il.

Sur le port de Naples, une puissante berline blanche patiente pour pénétrer sur l’un des ferry à destination de la Sicile. Angelo en descend. L’homme ne paye pas de mine avec son survêtement aux couleurs vives. Il est pourtant l’agent de Gino, venu s’entretenir avec lui de leurs activités. Gino précise. « Il connaît des gens importants. Tu es obligé de fonctionner comme cela si tu veux accéder aux fêtes. La mafia maitrise tout. D’autres gagnent beaucoup plus que moi. Pour un  mariage dans une villa superbe, sur les hauteurs de la ville, plusieurs chanteurs avaient été invités. Les chanteurs les plus célèbres touchaient près de 100,000€ et moi 500€. Je ne suis pas encore en haut de l’affiche. »