Athènes underground

 

Paru dans Snatch magazine, décembre 2014.

 

Ici, chaque coin de rue a son propriétaire. Achille* a provisoirement délaissé le sien et file dans la nuit, au cœur de Kypseli, un quartier populaire situé dans le nord d’Athènes. Après avoir végété de longues minutes avec lui à « son coin », il a soudainement proposé de le suivre. Sans le questionner sur l’objectif de cette promenade, nous l’avons suivi, saisis et impressionnés par l’ambiance de ce quartier. Kypseli est un juste miroir des difficultés actuelles en Grèce. Une classe moyenne à l’agonie côtoie des migrants venant ou non d’arriver dans la ville et qui remplissent un peu plus ce véritable hall d’attente vers d’autres pays européens.  « Nous ne sommes pas encore en Europe ici, » plaisante t-il. « Tout reste encore à faire. » Cela fait maintenant 10 ans qu’Achille habite à Athènes. « Habite » nous questionne t-il ? « Nous attendons ici plutôt, et la plupart meurt même à petit feu. » Tandis que nous marchons, le voici soudain plein d’entrain et de verve. Achille nous conte, sans qu’on lui demande, son itinéraire, chaotique, qui l’a vu finalement échoué ici. « Mon père était un haut gradé au Congo à l’époque de Mobutu. Il a été tué peu de temps après la prise de pouvoir par Kabila à la fin des années 90. Alors, je suis parti. J’ai eu le temps de récupérer la valise diplomatique que mon père possédait. Elle m’a permis ensuite de faire pas mal de business, j’ai beaucoup voyagé en Afrique et au Proche-Orient. Je faisais du convoyage pour divers trafics, de drogues principalement. Cela a duré de longues années. Je travaillais pour divers comptes. Puis, je me suis fait prendre en Turquie où J’ai fait de la prison. Du coup, une fois ma peine purgée, je suis resté vivre là-bas. Je suis devenu passeur entre la Turquie et la Grèce. Cela a aussi duré longtemps et puis j’ai aussi du arrêter, soudainement, en raison de problèmes sérieux. J’ai fait entré des journalistes pour qu’ils filment les voies de passage des clandestins. Or depuis, je suis menacé de mort, parfois agressé. En tout cas j’ai des problèmes avec beaucoup de gens. Même les migrants ici, ils me considèrent comme un traitre, quelqu’un qui a donné les secrets. Maintenant je suis bloqué ici. » Bloqué sans nul doute et lourd d’un passé chargé dans un quartier qui sent la douleur pour tous ces migrants. Il suffit d’entamer une conversation avec l’un d’eux pour s’en assurer.

 

Kypseli, c’est aussi une petite ville, une communauté, un « Sin City » de bouts de ficelles. Un quartier dont les migrants ont, depuis les bas fonds qu’ils occupent, tenté d’ordonner consciemment ou non quelques principes de fonctionnement. Le parcours qu’Achille dessine est sinueux, tournant dans une rue puis semblant revenir sur ses pas. À défaut d’essayer de nous perdre, il décrit aussi son lot de devantures fermées, ses maisons et appartements abandonnés ou squatés, et ses ombres, à chaque coin de rues, qui patientent dans l’éternité.

Au détour d’une rue, Achille nous montre l’une des « crack house » du quartier. On n’y entre plus depuis longtemps par le portail. Ici le grillage troué fait office de porte. Quelques têtes, pipe à crack au bout des lèvres, sont littéralement saisis en nous voyant pénétrer dans leur antre. Sans attendre d’en savoir plus, ces jeunes garçons livrent quelques mots à Achille et sans demander leur reste quittent prestement le navire. Il ne reste plus enfin de compte que plusieurs individus, dans leur trip, allongé sur des matelas aux couleurs douteuses et au milieu des déchets. « Il n’y a pas que des migrants ici, il y a des Grecs aussi. Plus tard dans la soirée, il y aura beaucoup plus de monde  », nous prévient Achille. Il nous fait signe de poursuivre notre chemin. Vient alors un premier parc, « il y a beaucoup de monde ici parce qu’il y a deux cybercafés », nous prévient-il. En effet, les deux cafés sont bondés. Tandis qu’une foule conséquente discute devant, d’autres sont penchés à l’intérieur sur les ordinateurs. « Ils parlent avec le pays » s’amuse Achille. Nous poursuivons notre marche. Vient un second parc : « celui-ci, il ne faut pas s’y attarder, il est infesté de policiers en civil. » En effet deux silhouettes aux moustaches épaisses et aux imperméables beiges s’en détachent, dignes figures d’une aventure de Tintin et de la police Bordure. Plus loin, il y a aussi une épicerie aux étalages multiethniques, un vendeur de téléphone portable qui semble ne jamais désemplir. Nous voici à présent dans « la rue des nigérians » puis celle des « congolais », « j’habite là » nous informe Achille sans même s’attarder sur ce que ce « là » désigne. « Nous sommes une dizaine de congolais à nous partager l’appartement. » Dans la rue, nous rencontrons quelques-unes de ses connaissances. Plusieurs poignées de mains et de brèves accolades plus tard, nous voici devant un troisième parc. « Nous sommes arrivés. C’est le parc des dealers » lâche t-il, laconique.

 

Achille, 42 ans, visage marqué dont on ne sait pas s’il a été creusé par les larmes ou les épisodes de la vie, s’engage et pénètre dans le parc, qui, comme il se doit naturellement en pareils instants, est mal éclairé. Plusieurs groupes y trônent. Sous le faible lampadaire, un premier groupe apparaît. Quelques hommes d’âges murs jouent aux cartes autour d’une petite table. La scène est si incongrue. Ils sont semblables à des automates, débatant et abatant leurs cartes sans prêter attention au groupe, beaucoup plus agité, situé à quelques pas. « Ils sont là » murmure Achille. Le voici qui se présente à l’un des tenanciers, un grand gaillard dont l’obscurité dissimule à merveille le visage. Un bref échange entre deux mains expertes et Achille repart déjà. Contre 2€, Achille vient de se procurer une dose de sisa. Un petit caillou blanchâtre que, de sa grande main, il ne perd pas de temps, bientôt, à disposer dans la pipe en verre qu’il sort de la poche de son blouson. Il le brule aussitôt et en fume les vapeurs. « Je n’avale pas la fumée » crache t-il entre ses bouffées. « Cela me brule à l’intérieur sinon. » Accroupi sur le trottoir qui fait face au parc, entre deux voitures, et profitant de la pénombre, Achille reprend son souffle puis plusieurs bouffées. Son comportement paraît changer brutalement. Encore, a t-il le temps dans un dernier éclair de conscience de nous enseigner : « Je n’en prends pas tous les jours. Je ne préfère pas. C’est juste que selon les moyens dont je dispose, la sisa me permet, certains jours, d’avoir quelque chose pour pas cher. » Nous le laissons seul. Car la sisa est poursuivie depuis 2011 et son apparition en Grèce, d’une légende noire. Une légende d’autant plus lourde que la sisa demeure encore largement méconnue des pouvoirs publics. En 2012, l’observatoire européen des drogues et des toxicomanies, présent en Grèce, reconnaissait que rien ne permettait d’établir de liens entre la sisa et certaines des rumeurs dont la rue l’accusait. Lina Plagianakou travaille pour l’organisation publique Okana. Elle témoigne de l’omniprésence de la sisa à Athènes. « La sisa est très disponible sur le marché, particulièrement à Athènes, et très demandée car elle est peu chère. Les usagers nous ont rapportés que les effets étaient 10 fois plus puissants que ceux de l’héroïne. Selon une enquête conduite parmi les usagers de drogue, 62% d’entre eux ont déjà fait usage de la sisa plus d’une fois. »

 

Des effets secondaires notoires, allant d’insomnies à de graves problèmes de peau, des épisodes psychotiques, des idées suicidaires, ou de l’agressivité, sont également constatés. Quelques-uns des secrets de la sisa  demeurent donc encore dans la rue. Doria est un bout de femme énergique, au regard vif. Devant le centre de soutien et de solidarité de la mairie d’Athènes, Doria parle à tout le monde. Le public est principalement constitué de sans logis, des femmes comme des hommes. Et, tandis que la file d’attente du midi pour obtenir un repas, s’allonge, inexorablement, cette petite femme semble tournée vers d’autres occupations. Prenant d’une main quelques pièces, un billet, et distribuant de l’autre quelques sachets douteux. Doria ne souhaitera pas, naturellement, s’appesantir sur ses activités. Mais elle ne s’en cache pas. « Je deale, surtout du crack. Je ne fais pas la sisa, c’est vraiment de la merde, et on ne sait pas trop ce qu’il y a dedans. » Si même certains dealeurs prennent des précautions. Selon les bruits de la rue, la sisa serait constituée de méthamphétamine et de liquides, selon ce que le « fabriquant trouvera. » La plupart du temps le liquide en question serait de l’huile de moteur, parfois du détergeant et dans certains cas, dit-on, il pourrait aussi s’agir de shampooing ou de sel. Si quelques hésitations persistent aussi quant à la bonne prononciation de cette drogue, certains souhaitant sans doute en attester des origines orientales optant pour un « shisha », une certaine unanimité a été trouvée sur sa constitution lorsque l’Université de Crète a corroboré « la rumeur de la rue » : la sisa est un dérivé de la méthamphétamine. Et sa nocivité. Sa consommation « pendant 3 mois » serait, selon l’observatoire grec des drogues, « l’équivalent de 18 mois d’héroïne ». La sisa est une véritable incarnation de la crise, l’une de ses représentations, son prolongement. Et les toxicomanes en sont aussi des victimes, mais discrètes et silencieuses. Comme l’affirme Doria, « les gens n’ont plus les moyens d’acheter de la cocaïne ou de l’héroïne. » Alors ils en font une nouvelle, de moins en moins chère, avec ce qui peut leur tomber sous la main. Il suffit de comparer les prix. La dose d’héroïne coute 20€ lorsque la sisa s’adjuge le plus souvent autour de 3€. Ce serait la recette du succès de la sisa. Le système D n’a pas de frontières, pas plus que la crise, qui a modifié jusqu’au marché de la drogue.

 

Achille était content aujourd’hui. Il a pu s’acheter sa dose et dispose en plus d’un peu d’argent pour payer son loyer. Il ne sera peut être pas obligé d’appeler un membre de sa famille pour l’aider. Car habituellement et comme le mentionne la plupart de ses comparses, « il n’y a pas de travail en Grèce. Et s’il n’y en a pas pour les Grecs, il y en a encore moins pour les migrants ». Alors armé de son simple caddy, et comme le font beaucoup d’entre eux, Achille est parti errer dans les quartiers d’Athènes, en quête de métaux et autres déchets qu’il aura pu revendre. « La crise est désormais un fait. Elle fait partie du quotidien » nous répète t-on. Elle est palpable dans la plupart des foyers. Et certaines initiatives, heureuses, n’en démontrent pas moins la réalité. Ainsi face aux coupes dans les salaires, dans les pensions et de plus en plus souvent l’inexistence des assurances santé, des distributions de colis alimentaires ont lieu partout en Grèce. Le Secours Populaire Français en partenariat avec l’association grecque, Solidarité Populaire, délivrent ainsi à de longues files d’attente de familles issues des classes moyennes, quelques sacs de vivres. Comme Hara, 34 ans. Cette ancienne cadre dans une banque, mère de deux enfants, est sans emploi depuis 2008. « Mon mari gagne 600€ par mois. Pour ma part, je cherche chaque jour un emploi mais je ne trouve rien. Je serais pourtant prête à faire n’importe quoi. Nous avons un loyer de 450€ et cette distribution est un bol d’air même si elle ne règlera évidemment pas tous nos problèmes. »

 

Des pharmacies sociales se sont également mises en place en Grèce et à Athènes. Elaini est bénévole dans celle de Kypseli. Plusieurs femmes, des hommes, et quelques enfants patientent devant la porte de cette ancienne conciergerie située dans une école du quartier, dont elle est l’une des responsables. Certains travaillent, d’autres pas, tous ont en commun de ne plus avoir d’assurance santé et sont aujourd’hui dans l’impossibilité d’accéder aux médicaments et aux soins qui leurs sont prescrits. Une chaine de solidarité s’est donc mise en place. « Nous existons depuis 3 ans maintenant. Au début de la crise nous avions principalement des migrants et quelques grecs, je dirais que c’était du 70%-30%. Aujourd’hui ce rapport s’est inversé. Beaucoup de grecs n’ont plus les moyens de s’acheter leurs médicaments. Ce sont des Grecs qui vivaient bien jusqu’à la crise. Et aujourd’hui, ils n’ont plus de solution. L’État est absent pour eux et ne leurs offre rien. Nous voyons même venir des toxicomanes qui ne savent plus où aller et espèrent trouver quelques substitutifs comme de la méthadone. Mais nous n’en avons pas. » En effet dans sa course à la réduction de la dette, l’État n’a pas seulement réalisé des coupes drastiques dans les salaires ou les pensions, il a aussi remis en cause un certain nombre de dépenses de santé, réduites de 13% entre 2010 et 2011. Ainsi, un tiers des centres de prévention et de désintoxication ont du fermer leurs portes, fautes de subventions. En octobre 2010 une étude menée par des chercheurs britanniques de l’université de Cambridge auprès de 275 toxicomanes, à Athènes, a montré que « 85% d’entre eux n’étaient pas inscrits dans un programme de réinsertion ». La plupart des experts qui travaillent sur place, converge pour décrire la situation comme une « tragédie sanitaire ». Or dans le même temps, le nombre de toxicomanes augmente. Si une tendance à la hausse avait déjà été constatée avant le début de la crise, l’inflation a par la suite été exponentielle. Selon Lina Plagianakou, « la crise a eu des implications importantes sur la santé mentale et physique et a provoqué un développement de toute une série d’addictions, de la drogue à l’alcool en passant même par le jeu. Concernant le nombre de toxicomanes en Grèce, il était estimé à 2500 personnes en 2012. Ils étaient 20,400 en 2012 et nous nous attendons à des chiffres comparables pour l’année 2013, les chiffres n’étant pas encore publiés. »

 

Sakis Papaconstantinou, directeur de l’organisation « Okana », rappelle par ailleurs que « les 200 toxicomanes qui ont accès au centre, représentent moins de 1% des 20,000 consommateurs, estimés, de drogues à Athènes. Vous avez donc plus de personnes qui consomment des stupéfiants et dans le même temps vous avez moins de moyens disponibles pour répondre aux besoins. Cela créé une situation dangereuse ». D’autant plus dangereuse, qu’elle ne semble pas pouvoir aujourd’hui être circonscrite. Si la sisa demeure tristement encore à la mode, d’autres substances apparaissent régulièrement. Selon l’Observatoire européen de nouvelles drogues de synthèse ont en effet émergé ces dernières années. En Grèce, l’une d’entre elles inonde progressivement les rues : la « Tai ». Celle-ci aurait un certain succès parmi les consommateurs d’héroïne. Le laboratoire judiciaire d’Athènes a identifié outre la présence d’héroïne, de la dextrométhorphane, un médicament contre la toux, détourné à fortes doses pour ses effets psychotropes. La place « Omonia », dans le centre de la ville, et le quartier qui l’entoure, font partis de ces lieux connus de tous les Grecs pour abriter et confiner cette addition de difficultés. Il suffit de citer « Omonia » devant un athénien pour découvrir sa triste réputation et éveiller son air inquiet. « Violence », « drogues », « migrants ». Dans les faits, la situation avait en effet atteint un niveau particulièrement inquiétant dans les années qui ont suivi le début de la crise. La drogue y était omniprésente et les dealeurs ne se cachaient même plus. L’exaspération des riverains montait autant que les stigmatisations racistes dans une ville qui voyait chaque jour arriver son flux de nouveaux migrants. Plusieurs descentes et « ratonnades » signées par le parti d’extrême droite « Aube dorée » furent même constatées. Désormais, Omonia se tient plus tranquille, en apparence. Dans la journée, Omonia est un petit « Barbès » et grouille de ses travailleurs à la journée qui poussent et repoussent leurs cartons remplis de textiles. Quelques dealeurs occupent encore les coins de rue, mais la nuit, la police occupe les lieux dans un silence total. Les rues sont vides. Il faut s’y attarder pour s’éveiller à la réalité d’Omonia. Les halls des hôtels dont le prix des chambres ne dépasse pas quelques euros, sont bondés de migrants. Et parfois, des ombres sautillant dans la nuit passent : sortant d’un immeuble en rang d’oignon, silencieuses, et courant vers la porte d’en face. La scène pourrait être comique si elle n’était elle-même une nouvelle traduction du point de saturation atteint par Athènes.

 

* Le prénom a été modifié à sa demande.