Tunisie: dans la rue avec les insurgés 

 

Paru dans VSD, janvier 2011.

 

Faites attention, des snipers sont sur les toits. » Les manifestants avancent, les premiers rangs armés de simples cailloux. La rumeur gronde, l’hymne national retentit. La police en rangs serrés avance à son tour, et lance des bombes lacrymogènes à tir tendu. La foule recule, court, se disperse dans le dédale des petites rues de Tunis ou se réfugie dans les immeubles. Les commerçants lèvent un instant leur rideau, les habitants entrouvrent leur porte. La peur est omniprésente. La crainte de la police dont les procédés sont connus, les arrestations sommaires, les interrogatoires redoutés. Puis on ressort. La foule se reforme. Un nouveau front se créé. C’est la génération Ben Ali. Omar est de celle-là. À 21 ans, il a de larges épaules et, sous son bonnet noir, le front déjà dégarni.

 

Les événements du centre du pays, principalement dans le triangle Kasserine, Thala, Sidi Bouzid, ont gagné Tunis, la capitale. Les revendications sociales aux contours politiques résonnent aussi fort dans le cœur de tous les Tunisiens. Comme le désir de voir les prix du pain et du lait baisser, la situation de l’emploi s’améliorer. L’exaspération contre le régime de Zine el-Abidine Ben Ali et son système corrompu, mafieux, est à son comble. « On ne sait pas comment cela va se passer. C’est la première fois qu’on manifeste. Je n’arrive pas à réaliser. Il y a le gaz, les balles, les snipers. Je ne dis rien à ma mère sinon elle m’obligerait à rester à la maison. »  Omar est pourtant de ceux qui par leur présence et leur implication ont fait basculer les événements. Ce mouvement ne se résume certes pas à la jeu-nesse, mais il a fallu qu’elle soit là, -dépassant les clivages sociaux, faisant exploser les particularismes des situations économiques pour se retrouver unie dans son rejet du système. Les sites Internet ont été leur arme préférée et décisive. Se retrouvant sur les sites Facebook, Twitter ou sur des blogs, les jeunes confrontent ici les vidéos d’arrestations, là celles des meurtres. C’est aussi l’occasion de se donner des rendez-vous, d’échanger des slogans, de dresser des -revendications. « C’est la première cyber-révolution, explique Omar. Bien sûr, il y a déjà eu des choses similaires en Iran. Mais nous, nous sommes allés plus loin, notamment grâce aux groupes sur Facebook, comme Tunisia Liberty. » Étudiant en tourisme, issu des classes moyennes, Omar décrit son insupportable quotidien. « Je me suis fait arrêter l’année de mon bac. J’étais sorti faire des photocopies et j’allais les rendre à une amie. Je suis resté au poste pendant deux heures. Le policier m’a dit qu’il s’en fichait que je passe mon bac et a déchiré mes copies. Après il m’a interrogé, me demandant si je faisais la prière, si je buvais. J’ai ensuite voulu appeler mon père, mais il a cassé devant moi mon portable. Il y a deux mois, je me suis à nouveau fait arrêter, avec ma copine. En Tunisie, tu n’as pas le droit d’être avec une fille dans la rue. La police peut déclarer ton amie prostituée. Ils m’ont dit : donne 10 dinars et tu peux partir. Le plus drôle, c’est qu’il existe à Tunis une sorte de quartier rouge, réservé à la prostitution, tenu par l’État. 


D’ailleurs, tous les lundis, une séance de dépistage y est organisée. » L’arbitraire généralisé se heurte à l’impunité dont -bénéficient les -cercles du pouvoir et plus particulièrement  la belle-famille de l’ancien président : les Trabelsi. Toute la Tunisie connaît cette famille, d’origine pauvre, sa propension à s’accaparer sans mesure les richesses du pays, à s’imposer sans vergogne dans les affaires des entreprises. Ce sont des -terrains qu’elle s’octroie gratuitement pour les revendre bien plus cher, ce sont des maisons, des appartements, des restaurants. C’est encore le lac de Tunis dont elle s’est subitement attribué la propriété, sans doute une des gouttes d’eau qui a fait -déborder la colère de la population. Ben Ali a bien essayé, lors de plusieurs allocutions, de l’apaiser, mais les Tunisiens n’y ont vu chaque fois qu’une super cherie. « Il était différent dans sa façon de parler. 


D’abord il a utilisé la langue du peuple, le dialecte tunisien. C’est la première fois qu’il le fait, d’habitude, il s’exprime en arabe littéraire. Il s’est même pris pour De Gaulle en disant : “Je vous ai compris !” Et puis aussi pour un acteur holly-woodien, en sanglotant à un moment. Il s’est moqué de nous. Il n’a pas compris notre message. Comme les pays étrangers, qui ne nous aident pas. La France principalement », fulmine Omar. Cette « cousine », parfois cette « sœur », cette « seconde patrie » qui se tait. « C’est notre deuxième pays. Le fait que Michèle Alliot-Marie propose d’envoyer des policiers pour coopérer avec les nôtres et le silence du gouvernement, dans un premier temps, nous ont profondément déçus. Heureusement, par la suite, sa position s’est un peu éclaircie. »

 

De soutien, les Tunisiens semblent, au lendemain de la chute de Ben Ali, en avoir plus que jamais besoin. La situation est désormais chaotique. Forte d’une police de plus de cent trente mille hommes, la Tunisie voit s’ouvrir devant elle un chemin sinueux. Les divisions sont déjà réelles au sein des forces de sécurité. Les partisans de l’ancien chef de l’État, estimés à plusieurs milliers, multiplient les tentatives de déstabilisation par la terreur. Snipers dans le centre-ville de Tunis, pillages de certains quartiers de la banlieue. Si le centre de la capitale est solidement gardé par les militaires et les policiers demeurés fidèles au -gouvernement, en périphérie on crée des -comités de vigilance. Omar habite l’un de ces quartiers entre Carthage et Tunis. « On s’est organisé pour pro-téger nos maisons. On était y obligé, les militaires étaient dépassés. On a peur. Ils sont entrés dans certaines maisons, ont violé, pillé, volé. J’ai veillé de 3 heures à 7 heures avec mes copains. Nous avions des bâtons, des chaînes, des couteaux, des pierres. On a monté des barrages et surtout la garde aux carrefours. Les milices avaient volé des armes au ministère de l’Intérieur, des ambulances et des voitures de location. » Des élections sont prévues dans moins de deux mois pour organiser la Tunisie nouvelle. « Pour l’instant, à part les membres du clan Ben Ali, partis ou arrêtés, ce sont les mêmes. Aujourd’hui, les militaires gèrent, mais si tout continue comme avant, alors nous, on redescendra dans la rue, prévient Omar. Il y a une phrase dans notre hymne qui dit : “Si le peuple veut la liberté et la vie, il va devoir forcer le destin.” »

 

 

 

 

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