Une nuit place Tahrir

 

Paru dans VSD, janvier 2011.

 

Tahrir. Place des libertés. Et des gueules cassées. En cette soirée fraîche, Ossama, 25 ans et apprenti avocat, a décidé de rentrer chez lui. Cela fait plusieurs jours qu’il est là avec ses amis parmi les manifestants à tenir ce qui est habituellement un important carrefour dans le centre du Caire et qui, depuis le début des manifestations abrite le cœur de la révolte. Mais ce soir, ses parents lui ont demandé de rentrer. « Mes parents ont peur pour moi. Peur de la police, peur que je me fasse arrêter ou pire. » Ils sont pourtant nombreux ce soir à avoir choisi de camper. Des tentes sont plantées, des bâches tendues, mais pour la plupart, couchés sur des tapis poussiéreux et emmitouflés dans de grosses couvertures, les uns contre les autres, ils passeront une nouvelle nuit en plein air. Une impression de superproduction hollywoodienne surdimensionnée se dégage de cette scène. L’horizon est saisissant. Aux côtés des valides : des éclopés, des bandés. Des blessés. Ils sont si nombreux à panser leurs blessures qu’on pourrait conclure à un nouveau phénomène de mode local. Et pourtant la journée aura tout du long prouvé le contraire. La tendance était à la guérilla entre anti et pro Moubarak et à un front distant d’une centenaire de mètres de la place. Les armes sont traditionnelles, éternelles : ce qu’on trouve, ce qu’on ramasse. Des barres de fer, des pavés, des cailloux. Avec une habitude curieuse de certains de les casser en multiples petits morceaux. Non par peur d’en manquer tant les ateliers-confection ont pris le pavé d’assaut. Le long de la rue, ils sont ainsi une dizaine, établis à réduire le bitume à l’état d’armurerie sous les coups d’outils de fortune. Dans un schéma réglé, d’autres viennent munis de casiers de bouteilles ou de grands sacs de toile, pourvoir aux besoins du front. Le chemin qui y mène est une véritable autoroute, un chassé-croisé permanent. Ceux qui y partent ont le regard fier, l’allure haute et les mains pleines. Ceux qui en reviennent ont le corps meurtri, ployé sous les coups des pro-Moubarak. Les plus chanceux se tiennent la tête. Les autres sont portées à grandes enjambées vers l’arrière entourés par des manifestants qui, depuis les bas-côtés de la rue, frappent de leurs pierres les rambardes des trottoirs dans un bruit étourdissant qui vient concurrencer la clameur de la foule. Soudain, des projectiles volent depuis les toits. Les adversaires, dans une inspiration tactique ont pris possession des hauteurs. La foule recule puis investit à son tour les toits voisins. S’engage alors un véritable combat aérien aux cocktails Molotov.

 

La nuit tombe sur la place Tahrir. Seuls les appels à la prière ont semblé parfois en mesure d’offrir quelques instants de répit, mais les affrontements vont se poursuivre une bonne partie de la nuit. Derrière pourtant, vers la place, l’ambiance est tout autre. Il y a d’abord les spectateurs attentifs, juchés sur les chars protégeant les bâtiments officiels mais vides pour certains. Puis plus loin encore la place où se reconstitue une micro-société. De véritables frontières se sont élevées tout autour de la place. Une double rangée de protection composée des militaires et de leurs blindés et des manifestants veillant à l’identification et à la fouille des entrants. Un peu plus loin, une mosquée a été transformée en hôpital de campagne pour soigner les blessés. Ahmed, médecin de 35 ans, officie habituellement dans un hôpital du Caire mais, depuis le 25 janvier il est là pour « renverser ce régime corrompu » : « de par mon métier, j’ai pu voir les intérieurs de certains proches ou affiliés du régime. C’est indécent. Des maisons, des voitures, sans rapport avec ce que vit la population égyptienne. » Dehors les manifestations se poursuivent. Tournant autour de la place, à tour de rôle, ils se relaient. Les femmes parfois, les religieux aussi, et puis tous les autres. Comme Houssem, 30 ans. Graphiste designer de profession, il dispose d’un bon salaire mais s’insurge et désormais, refuse, « les lois liberticides », « les arrestations arbitraires. » « Je suis ici pour la liberté. J’ai fait 45 jours de prison. Je ne sais toujours pas pourquoi. Aujourd’hui je pense que la révolution peut gagner. Avant je doutais mais quand je vois tous ces gens venus de toute l’Égypte… »

 

Et c’est un fait qu’une partie des Égyptiens hostiles au pouvoir en place converge vers la place des libertés. C’est le cas de Mohamed, 35 ans et professeur d’anglais à Damiette dans le nord du pays. « J’ai pris des risques pour venir. On a vraiment besoin de libertés en Égypte. Je ne supporte personne en particulier. Je supporte la mise en place d’un nouveau système politique, une nouvelle constitution, des élections libres. Je ne veux pas que Moubarak parte pour être remplacé par un autre du régime. Que ce soit Souleiman, le nouveau vice-président mais surtout le patron depuis des années de la Mukhabarat (le service de renseignement et symbole du régime autoritaire et policier) ou un autre. Il faut de vrais changements. En plus, ma femme m’a dit : si tu n’y vas pas, tu n’es pas un homme, alors… » Alors Mohamed continue son tour de piste. Il devra contourner toutefois le show comique et politique autour duquel se sont rassemblées des dizaines de personnes hilares puis le meeting qui accueille sous les bravos de plusieurs centaines de personnes ravies de cet air de liberté, les intervenants appelant à la poursuite de la lutte, à la fin d’une présidence vieille de 30 ans. Tous s’enfoncent avec espoir dans la nuit. L’ambiance est proche de la kermesse. Seules les arrestations régulières d’hommes désignés comme des soutiens du régime vient interrompre la bonne humeur et rappeler les enjeux. On entend alors le grondement de la foule et assiste à une déferlante venant entourer le fautif. Des coups partent, il faut l’intervention de certains manifestants pour éviter le lynchage en place publique. L’accusé est alors conduit jusqu’aux militaires ou le plus souvent dans la prison improvisée dans une bouche de métro. Une barrière humaine, coude à coude servant de barreaux, les escaliers de la bouche de cachot. C’est ainsi, le temps des révolutions laisse souvent percer des excès aux côtés des espoirs qu’elle nourrit. La place de la liberté demeure toutefois une île, bien isolée, tant une part de la société égyptienne paraît de plus en plus circonspecte quant au coup et à l’utilité d’une telle révolte quant il ne s’agit pas de l’intérêt de certains pour laisser perdurer le régime. Les flots qui l’entourent semblent présager d’une tempête.

 

 

 

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