Laura, 14 ans, rom

 

La cabane embrasse la lumière puis retourne dans la pénombre. Sans prêter attention au grondement de l’autoroute voisine et au passage ininterrompu des voitures, Laura sort de son baraquement de bois et bondit dans la caravane attenante. Dans la nuit, on distingue avec peine l’horizon de maisonnettes qui crachent leur fine fumée grise. Quelques lumières éparses rendent toutefois vie au camp qui dort. Depuis 5 mois Laura vit ici, coincée entre l’autoroute et la zone industrielle en pleine banlieue parisienne. 5 mois qu’elle a quitté sa Roumanie natale pour « une vie meilleure en France. » Aux premières lueurs du jour, le choc est singulier. Le camp a tous les traits d’un bidonville d’une autre époque. Laura, 14 ans et de longs cheveux de jais soulignés par de grandes prunelles noires, ne le regarde plus. A grandes enjambées, elle a déjà pris son imposant sac sur l’épaule et quitté le camp avec sa mère, Marica. Empruntant la voie de chemin de fer désaffectée, dépassant les voitures désossées trônant sans majesté, contournant les monts de déchets qui dessinent le chemin, il est temps pour elle d’aller travailler.  « On vend des vêtements au marché. 4 jours à Montreuil, 3 jours à Belleville. Ce sont mes 3 frères qui sont chargés de les trouver. Principalement dans les poubelles. Et nous, les femmes, de les vendre. »

 

En fait de marché, il s’agit pour Laura et sa mère de rejoindre les vendeurs à la sauvette et leur marché de la misère qui se développent parallèlement aux puces. Une véritable tour de Babel à l’horizontale. On y vend dans toutes les langues et tout ce qu’on peut. « La première fois que ma mère est venue en France en 2008, elle faisait la manche. Par la suite, elle est rentrée, bénéficiant de l’aide au retour. On ne connaît ce marché que depuis notre récente arrivée. On gagne plus. » Et c’est également un peu plus agité. Car soudain, la panique se répand sur toute l’étendue du mince passage. Quelques-uns des marchands, situés à l’une des extrémités, ont sonné l’alerte qui a bondi d’étales en étales. La police. Laura et Marica, n’ont pas trainé. Chacune a remisé les couches de vêtements dans leurs sacs et ont détalé. Depuis le grand marché aux puces de Montreuil, les habitués ne prêtent aucune attention à cette scène digne d’un exode, à ces corps qui s’agitent, sacs bleus en guise de tête. « Ils confisquent les marchandises. » avertit Laura. Marica la coupe : « On va rentrer. On est arrivé tôt ce matin. D’habitude, on reste plus tard mais aujourd’hui, on n’a pas de vêtements de marque qui pourraient bien se vendre. On peut gagner jusqu’à 200 euros certains jours. » Cette fois, Marica ne glissera que 100 euros dans la poche de sa sacoche. Un bus puis un train plus tard, les voici de retour. Le temps d’acheter de quoi nourrir toute la famille. « Nous sommes 10 au total. Mes grands parents, mes parents, mes 3 frères, la femme de l’un d’eux et son fils. Et puis il y a aussi nos cousins qui habitent les deux autres cabanes mitoyennes » indique Laura. « On essaye de mettre de côté. On construit une maison en Roumanie. En France, c’est dur mais cela reste mieux qu’en Roumanie où il n’y a rien. Ici, il y aura toujours quelque chose à faire. Si ce n’est pas les vêtements, cela pourra être la ferraille. Pourtant, certains rentrent. Ils sont épuisés de ne pas pouvoir travailler légalement alors que nous sommes des citoyens européens. »

 

Le camp est en vue. A l’entrée, plusieurs femmes manipulent une bouche d’incendie pour y recueillir, bidons en main, quelques litres d’eau. L’activité sur le camp est foisonnante. Quelques hommes rudoient un réfrigérateur dont ils extraient la ferraille. D’autres profitent des premiers beaux jours pour jouer au backgammon, réparer leur cabane ou couper quelques buches de bois destiner au poêle. Laura prépare déjà le repas. « Ici je ne connais pas grand monde. Je ne vais pas trop dans les autres parties du camp. Chaque quartier vient d’une région de Roumanie et nous ne nous mélangeons pas. De toute manière je n’aime pas cet endroit. Ce n’est pas possible de vivre dans ces conditions. » Bientôt toute la famille se retrouve. Le père resté dans la cabane pour veiller sur leurs biens. Les grands-parents revenus de faire la manche dans Paris et qui déposent dans la sacoche commune quelques maigres euros. Et puis ses frères, les bras chargés de vêtements. Sitôt arrivés ces derniers discutent déjà avec leurs cousins des possibles trocs qu’ils pourraient accomplir entre eux. « Ils sont très portés sur la mode. Cela ne sert pourtant à rien ici, c’est plein de microbes. En Roumanie oui, mais ici, tout est sale ».

 

La nuit s’installe déjà. Les hommes s’affairent autour du nouveau groupe électrogène acheté par plusieurs familles. « Il va nous donner 3 ou 4 heures d’électricité ce soir. On pourra encore regarder un film indien » s’amuse t-elle. Laura termine sa journée par le tri des nouveaux vêtements. Consciencieuse. « Il ne faut pas s’encombrer avec de la mauvaise marchandise. Et puis si je trouve quelque chose de bien, je pourrais peut-être le garder pour moi. » C’est à peine si elle prête le nez à la rumeur du soir qui court. « L’évacuation du camp serait pour bientôt, dans quelques jours » prévient un voisin. D’autres rumeurs sur le camp avancent pourtant que celui que tous appellent ici, « le chef », il habite la « maison blanche », veut faire un écrémage parmi tous les habitants. « Ceux qui ne viennent pas de la même région que lui, même s’ils lui ont payé les 100 euros pour l’emplacement, » souligne irrité, un autre. La famille de Laura s’y était préparée. L’itinérance est une seconde nature. Et détenir une flopée de plans de rechange, une question de survie. Ils étudient déjà par l’intermédiaire d’un cousin installé dans un autre camp la possibilité de le rejoindre. Il faudra déménager puis reconstruire une nouvelle cabane. Laura s’estime satisfaite. « On ne pouvait plus vivre ici. Là où mon cousin habite, c’est propre. Et puis on a l’habitude. »

 

 

 

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